Mlle Peggy,Infirmière

Ma photo
94, France
Mes patients m'appellent souvent Mlle Peggy ,c'est une façon pour eux d'établir une proximité sans pour autant être trop familiers,une sorte de formule "intermédiaire" entre le tutoiement et le vouvoiement,qui leur convient et que je trouve charmante.Vous l'aurez donc compris ,mon quotidien est de soigner les corps et les âmes,"les petites histoires de Mlle Peggy" sont des brèves de vies,qui vous feront rire,parfois pleurer,souvent réfléchir,enfin qui vous laisseront rarement indifférents,je pense. Ah j'ai oublié de vous dire mais vous avez du le deviner:je suis infirmière,et je pratique mon art à domicile,en petite banlieue parisienne.Je tiens à préciser que par souçi du respect du secret médical auquel je suis soumise,les lieux,les identités des patients et leurs familles,les pathologies sont modifiés,et les faits sont romancés. Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existé est purement fortuite. Bonne lecture!!!

dimanche 5 février 2017

Manifeste des 600.000

Parce qu'il est temps de dire haut et fort ce que vivent les infirmiers quelque soit leur exercice partout en France, parce qu'il est temps que l'opinion publique se fasse sur des témoignages concrets, de professionnels et non de journalistes qui cherchent l' info qui choque mais qui plait.

MANIFESTE DES 600 000 !


Ce manifeste a été écrit par quatre infirmières exerçant au quotidien auprès des malades partout en France. Elles sont également blogueuses et observent chaque jour le malaise et le mal être de beaucoup de leurs confrères et consœurs. Ce manifeste est pour eux mais aussi pour tous ceux qui fréquentent, vivent, encouragent, soutiennent chaque jour les infirmiers partout sur le territoire français.

► Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année. Si tout va bien, je serai bientôt diplômé. Dans ma famille, nous sommes nombreux à exercer ou à avoir exercé des professions liées aux soins. C'est un peu comme si chacun de nous était tombé dans une potion magique à la naissance. Mon arrière grand‐père me parle souvent de la guerre, de sa guerre à lui pour sauver des vies lors du débarquement de Normandie. Ma grand‐mère me raconte Mai 68 et les barricades sur lesquelles elle s'est battue pour les droits des femmes et des salaires décents. Ma mère me dit ô combien il était aisé de trouver un poste d'infirmière dans les années 90. Elle me parle de l'amour qu'elle avait pour son métier, des étudiants qu'elle prenait plaisir à encadrer, du temps qu'elle passait avec eux et de sa satisfaction à les voir évoluer.
Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année. Si tout va bien, je serai bientôt diplômé. Hélas, je suis conscient de mes lacunes et de la détermination dont il me faudra faire preuve pour les combler. Durant ces 36 mois de formation, J'ai été peu encadré lors de mes stages. Il n'y a personne à incriminer en particulier, seul le manque de temps ou de personnel peuvent être responsables de telles situations. 
Dans les services qui m'ont accueilli, J'ai souvent eu le sentiment confus de boucher des trous, de colmater des brèches, de plâtrer du mieux que je pouvais et ce, avec un professionnalisme plus qu' hasardeux.
Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année. Si tout va bien, je serai bientôt diplômé. Je suis impatient d'entrer dans la vie active mais j'avoue que l'avenir me fait peur. 
Ces dernières années, les nouveaux infirmiers fraîchement débarqués sur le marché du travail ont eu des difficultés à trouver un emploi. Certains même ont dû se reconvertir ou simplement accepter des postes dans d'autres secteurs d'activités. Depuis quelques temps, le chômage a fait son entrée dans la profession. Pourtant, de nombreuses voix s'élèvent pour dénoncer les manques d'effectifs dans les hôpitaux de ce pays. 
Les soignants ne cessent de crier leur ras‐le‐bol, leur fatigue, leur impuissance à soigner des patients de plus en plus nombreux. Ils parlent souvent de cette démotivation croissante dont ils sont victimes, qui égratigne chaque jour une peu plus l'amour qu'ils ont pour leurs métiers. Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année et je dis NON à la précarité de l'emploi dans un pays où l'on parle de qualité et d'efficience. Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année et je dis NON aux diminutions d'effectifs et à la médecine comptable. Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année et je veux pouvoir exercer mon futur métier avec passion dans de bonnes conditions. Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année et je veux être un professionnel de santé efficace et compétent.

Corinne, infirmière libérale et auteur du blog « la seringue
atomique » 
http://laseringueatomik.canalblog.com/

► Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province. J'y travaille depuis un an, depuis que je suis dans la région. Je viens d'acheter une maison alors, un CDI, c'est toujours mieux lorsque l'on franchit les portes d'une banque. À la clinique, ils me l'ont proposé tout de suite le CDI parce que les infirmières qui veulent rester dans le coin, ça ne court pas les rues. Une petite ville de province dans le centre de la France, où le boulot se fait rare, ça n'attire pas les foules.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province. Une clinique rachetée par un fonds de pension parce que c'est comme cela qu'elle survit. Une clinique où soin rime avec rentabilité, où le patient est aussi un client.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province. Je sais que je ne ferai pas ma carrière ici. Je reste pour le moment faute de mieux mais, bientôt, je partirai vers d'autres horizons, pas forcément plus glorieux mais mieux payés en tout cas. 
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province et Je gagne 1500 euros en travaillant à temps plein avec deux weekends par mois. J'ai ma besace pleine d'heures sup' mais peu sont payées et les récupérer, je n'y pense même pas.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province. Souvent, lorsque je suis en repos, le téléphone sonne parce qu'il n'y a personne pour " tenir" le service et que je dois revenir bosser.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province. Le soir, j'ai mal aux jambes à cause de tous ces kilomètres parcourus dans la journée. Le soir, j'ai mal au dos à cause de tous ces corps meurtris que l'on doit manipuler. Le soir, j'ai mal au cœur à cause de toute cette souffrance côtoyée.
Je sais qu'à ce rythme, je ne tiendrai pas jusqu'à la retraite parce qu'à force, ce sera mon corps qui souffrira. Quant à ma tête, elle souffre déjà du manque de reconnaissance, des conditions de travail et du salaire qui ne suit pas. Alors que je ne suis qu'au tout début de ma carrière.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province et j'ai peur. Tous les jours, j'ai peur de me tromper, de commettre l'irréparable parce que soigner dans les conditions actuelles ressemble davantage à du travail à la chaîne. Parce qu'il faut remplir le plus de lits, faire sortir les gens de plus en plus vite pour en accueillir d'autres.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province et je suis inquiète pour mon avenir. Je suis inquiète parce que, de plus en plus souvent, j'en ai marre de ce métier que j'aime pourtant passionnément. Marre de voir mes collègues quitter le navire les uns après les autres parce qu'ils n'en peuvent plus, parce que travailler comme ça ce n'est plus envisageable.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province et je veux continuer à exercer mon métier. Je veux rester infirmière. Je ne veux pas faire autre chose mais je veux faire mon métier dans des conditions acceptables. Je veux pouvoir travailler dans la sérénité, non dans le stress et la rentabilité. Je veux que ma profession soit écoutée, entendue et soutenue.

Myriam, infirmière libérale et auteur du blog : « La petite
infirmière dans la prairie »
 http://www.lapetiteinfirmieredanslaprairie.com/

► Je suis Lou, j’ai quarante‐cinq ans, je suis mariée et je suis
mère de deux enfants. Je suis infirmière libérale depuis quinze
ans. J’ai travaillé plusieurs années à l’hôpital et quand les
conditions d’exercice sont devenues trop difficiles à cause du
manque de personnel, les objectifs financiers prenant le pas sur la prise en charge globale et humaine du patient, j’ai pris la décision de quitter la fonction publique et de m’installer en libéral.
Je suis Lou et j’ai créé mon cabinet infirmier seule il y a quinze
ans. Quinze ans de journées aux amplitudes horaires très larges pour pouvoir créer une patientèle qui rende mon activité viable. Quinze ans de travail acharné. Quinze ans de charges sociales importantes à payer et qui s’alourdissent chaque année un peu plus. Quinze ans d’exercice rigoureux, professionnel, attentif, face à des centaines de patients satisfaits et pourtant. Quinze ans à recevoir des honoraires dont le prix moyen est de cinq euros et qui n’a quasiment pas augmenté depuis trente ans. Quinze ans que je me déplace chaque jour au domicile de mes patients pour moins de trois euros. Quinze ans de travail ponctué par des périodes de vacances trop courtes. Quinze ans que je prends soin des autres et que je ne peux me permettre de m’arrêter malgré une sciatique persistante faute de protection sociale suffisante. Quinze ans que je cherche régulièrement un remplaçant ou un collaborateur que cette vie au long terme, n’effraie pas trop. Quinze ans que je vois des consœurs et des confrères qui abandonnent l’aventure du libéral usés physiquement et psychologiquement après y avoir investi une partie de leur vie et de leur énergie. Quinze ans que je vois des infirmiers maltraités, mourir dans un silence médiatique et politique scandaleux. Quinze ans de solitude. Quinze ans d’absence de considération. Quinze ans que les médias ne montrent que ce qui fait vendre et non ce qui pourrait nous permettre d’exister. Quinze ans pourtant, que je vois partout autour de moi, des infirmiers de bonne volonté montant au créneau, interpelant les médias, les pouvoirs politiques et les alerter sur l’état des lieux de notre profession.
Je suis Lou, je suis infirmière libérale, j’ai quarante‐cinq ans et
quinze ans après mon installation, je sais qu’il me reste encore trente ans à tenir ce rythme. Encore trente ans à tenir ce rythme. Trente ans à se lever à 5h00 du matin été comme hiver. Trente ans à travailler 15 heures par jour quasiment 7 jours sur 7. Trente ans à conduire des dizaines de kilomètres par jour de jour comme de nuit. Trente ans à monter et descendre des centaines de marches. Trente ans à porter des patients lourds, dépendants et handicapés, seule, à la seule force de mes bras. Trente ans à travailler dans l’ombre, obstinément. Après avoir passé ma vie à prendre soin des autres, qui prendra soin de moi.
Je suis Lou, je suis infirmière libérale et dans trente ans, j’aurai soixante‐quinze ans. Aurais‐je accès à un système de santé efficace et performant ? Dans trente ans, la pension de retraite que me reversera la Carpimko me permettra‐t‐elle de vivre dignement et d’avoir accès aux soins dont j’aurai besoin ? Dans trente ans, l’hôpital public existera‐t‐il encore ou aura‐t‐il laissé place à une médecine privée et chère ? Dans trente ans, il sera trop tard pour agir. Il est certain que je trouverai une solution pour ne pas avoir à vivre les trente prochaines années de ma vie professionnelle de cette façon. Comme beaucoup.
Je suis Lou, je suis infirmière libérale et je veux que les choses changent. C’est aujourd’hui que notre profession doit être soutenue, reconnue, et respectée. Protéger et préserver les soignants est essentiel. Simplement pour que notre système de santé reste performant et accessible à tous, aujourd’hui et pour les générations futures. 

Peggy, infirmière libérale et auteur de « les petites
histoires de Mlle Peggy »
https://www.facebook.com/Les‐petites‐histoires‐de‐Mlle‐Peggy‐563008933815238/?fref=ts

► Je m’appelle Charline, mais on s’en fiche pas mal. 
On s’en fiche parce qu’au final, je pourrais être ta fille, ta femme, ta pote, ta voisine ou cette autre qui tient cette aiguille plantée au pli de ton coude. Je suis Charline et je suis infirmière. Mais ça, on s’en fiche pas mal. Je suis Charline et je suis infirmière libérale mais je pourrais être l’infirmière qui t’accueille aux urgences, celle qui soigne ton tout‐petit en pédiatrie, celle qui soigne ton vieux en gériatrie. Celle qui s’occupera de toi à ton réveil de chirurgie, celle qui tiendra la main de celui qui s’endort, que tu aimes et que tu as tellement de peine à voir mourir… 
Je suis celle qui tient les pinces, les aiguilles et qui te touche de ses mains gantées de latex blanc en continuant de te sourire alors que tu auras perdu le tien.
Je suis infirmière, une parmi 600 000 en France et on s’en fiche pas mal… On s’en fiche parce qu’aujourd’hui, en France, quand nous, les soignants, sommes dans la rue au lieu d’arpenter les couloirs de nos services de soins, nous devons faire face au silence des médias, de l’État et des institutions qui nous embauchent. On s’en fiche, car j’ai l’impression que tout le monde se rattache à cette image de nonne qui nous colle à la couenne. A cette cornette qui aujourd’hui me gratte la tête, capable de soigner malgré tout, malgré le pire, malgré les conditions de travail qui aujourd’hui nous font mourir. Les récents suicides d’infirmiers en sont la preuve, aujourd’hui on meurt parfois de vous soigner. 
Mais on s’en fiche pas mal car il y aura toujours des infirmières pour remplacer celles qui se tuent, celles qui s’arrêtent, celles qui s’épuisent, pas vrai ? Enfin ça, c’est peut‐être ce que tu te dis, toi qui est en train de me lire. Mais il est une réalité que tu ne perçois peut‐être pas alors que tu es couché sous les draps sentant le désinfectant de l’hôpital qui t’accueille, alors que tu râles en attendant ton tour aux urgences, alors que tu pestes devant la libérale arrivée encore une fois en retard : la santé française est malade et les soignants sont en souffrance de devoir se battre à conjuguer santé et rentabilité en vue de combler le sacrosaint trou de la sécu que l’État s’évertue à combler en y jetant les blouses blanches et la qualité de tes soins. La santé de tous est en danger, sans moyens pour mieux vous soigner et sans vous à nos côtés, ce sont vos soignants et votre santé que vous condamnez !

Charline, infirmière libérale et auteur du blog « C’est
l’infirmière ! Brèves et chroniques d’une infirmière
rurale » 
http://cestlinfirmiere.blogspot.com/

A tous les membres du gouvernement : Nous sommes aujourd'hui environ 600 000 infirmiers en souffrance, 600 000 infirmiers maltraités, 600 000 infirmiers qui n'attendent que votre soutien. Aux patients, aux familles, à tous ceux qui, un jour ou l'autre, auront besoin d'un infirmier : Nous avons plus que jamais besoin de vous pour préserver la qualité de nos soins. Nous avons besoin de vos voix pour nous faire entendre. 
A toi qui lis ce manifeste : Nous avons besoin de ta signature pour enfin être entendus !".

Corinne, Myriam, Peggy, Charline, quatre infirmières parmi 600 000 ... 
Ce manifeste a été écrit par quatre infirmières exerçant au quotidien auprès des malades partout en France. Elles sont également blogueuses et observent chaque jour le malaise et le mal être de beaucoup de leurs confrères et consœurs. Ce manifeste est pour eux mais aussi pour tous ceux qui fréquentent, vivent, encouragent, soutiennent chaque jour les infirmiers partout sur le territoire français.► Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année. Si tout va bien, je serai bientôt diplômé. Dans ma famille, nous sommes nombreux à exercer ou à avoir exercé des professions liées aux soins. C'est un peu comme si chacun de nous était tombé dans une potion magique à la naissance. Mon arrière grand‐père me parle souvent de la guerre, de sa guerre à lui pour sauver des vies lors du débarquement de Normandie. Ma grand‐mère me raconte Mai 68 et les barricades sur lesquelles elle s'est battue pour les droits des femmes et des salaires décents. Ma mère me dit ô combien il était aisé de trouver un poste d'infirmière dans les années 90. Elle me parle de l'amour qu'elle avait pour son métier, des étudiants qu'elle prenait plaisir à encadrer, du temps qu'elle passait avec eux et de sa satisfaction à les voir évoluer.
Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année. Si tout va bien, je serai bientôt diplômé. Hélas, je suis conscient de mes lacunes et de la détermination dont il me faudra faire preuve pour les combler. Durant ces 36 mois de formation, J'ai été peu encadré lors de mes stages. Il n'y a personne à incriminer en particulier, seul le manque de temps ou de personnel peuvent être responsables de telles situations. 
Dans les services qui m'ont accueilli, J'ai souvent eu le sentiment confus de boucher des trous, de colmater des brèches, de plâtrer du mieux que je pouvais et ce, avec un professionnalisme plus qu' hasardeux.
Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année. Si tout va bien, je serai bientôt diplômé. Je suis impatient d'entrer dans la vie active mais j'avoue que l'avenir me fait peur. 
Ces dernières années, les nouveaux infirmiers fraîchement débarqués sur le marché du travail ont eu des difficultés à trouver un emploi. Certains même ont dû se reconvertir ou simplement accepter des postes dans d'autres secteurs d'activités. Depuis quelques temps, le chômage a fait son entrée dans la profession. Pourtant, de nombreuses voix s'élèvent pour dénoncer les manques d'effectifs dans les hôpitaux de ce pays. 
Les soignants ne cessent de crier leur ras‐le‐bol, leur fatigue, leur impuissance à soigner des patients de plus en plus nombreux. Ils parlent souvent de cette démotivation croissante dont ils sont victimes, qui égratigne chaque jour une peu plus l'amour qu'ils ont pour leurs métiers. Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année et je dis NON à la précarité de l'emploi dans un pays où l'on parle de qualité et d'efficience. Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année et je dis NON aux diminutions d'effectifs et à la médecine comptable. Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année et je veux pouvoir exercer mon futur métier avec passion dans de bonnes conditions. Je suis Paul, étudiant en soins infirmiers de troisième année et je veux être un professionnel de santé efficace et compétent.

Corinne, infirmière libérale et auteur du blog « la seringue
atomique » 
http://laseringueatomik.canalblog.com/

► Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province. J'y travaille depuis un an, depuis que je suis dans la région. Je viens d'acheter une maison alors, un CDI, c'est toujours mieux lorsque l'on franchit les portes d'une banque. À la clinique, ils me l'ont proposé tout de suite le CDI parce que les infirmières qui veulent rester dans le coin, ça ne court pas les rues. Une petite ville de province dans le centre de la France, où le boulot se fait rare, ça n'attire pas les foules.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province. Une clinique rachetée par un fonds de pension parce que c'est comme cela qu'elle survit. Une clinique où soin rime avec rentabilité, où le patient est aussi un client.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province. Je sais que je ne ferai pas ma carrière ici. Je reste pour le moment faute de mieux mais, bientôt, je partirai vers d'autres horizons, pas forcément plus glorieux mais mieux payés en tout cas. 
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province et Je gagne 1500 euros en travaillant à temps plein avec deux weekends par mois. J'ai ma besace pleine d'heures sup' mais peu sont payées et les récupérer, je n'y pense même pas.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province. Souvent, lorsque je suis en repos, le téléphone sonne parce qu'il n'y a personne pour " tenir" le service et que je dois revenir bosser.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province. Le soir, j'ai mal aux jambes à cause de tous ces kilomètres parcourus dans la journée. Le soir, j'ai mal au dos à cause de tous ces corps meurtris que l'on doit manipuler. Le soir, j'ai mal au cœur à cause de toute cette souffrance côtoyée.
Je sais qu'à ce rythme, je ne tiendrai pas jusqu'à la retraite parce qu'à force, ce sera mon corps qui souffrira. Quant à ma tête, elle souffre déjà du manque de reconnaissance, des conditions de travail et du salaire qui ne suit pas. Alors que je ne suis qu'au tout début de ma carrière.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province et j'ai peur. Tous les jours, j'ai peur de me tromper, de commettre l'irréparable parce que soigner dans les conditions actuelles ressemble davantage à du travail à la chaîne. Parce qu'il faut remplir le plus de lits, faire sortir les gens de plus en plus vite pour en accueillir d'autres.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province et je suis inquiète pour mon avenir. Je suis inquiète parce que, de plus en plus souvent, j'en ai marre de ce métier que j'aime pourtant passionnément. Marre de voir mes collègues quitter le navire les uns après les autres parce qu'ils n'en peuvent plus, parce que travailler comme ça ce n'est plus envisageable.
Je suis Juliette, infirmière dans une clinique de province et je veux continuer à exercer mon métier. Je veux rester infirmière. Je ne veux pas faire autre chose mais je veux faire mon métier dans des conditions acceptables. Je veux pouvoir travailler dans la sérénité, non dans le stress et la rentabilité. Je veux que ma profession soit écoutée, entendue et soutenue.

Myriam, infirmière libérale et auteur du blog : « La petite
infirmière dans la prairie »
 http://www.lapetiteinfirmieredanslaprairie.com/

► Je suis Lou, j’ai quarante‐cinq ans, je suis mariée et je suis
mère de deux enfants. Je suis infirmière libérale depuis quinze
ans. J’ai travaillé plusieurs années à l’hôpital et quand les
conditions d’exercice sont devenues trop difficiles à cause du
manque de personnel, les objectifs financiers prenant le pas sur la prise en charge globale et humaine du patient, j’ai pris la décision de quitter la fonction publique et de m’installer en libéral.
Je suis Lou et j’ai créé mon cabinet infirmier seule il y a quinze
ans. Quinze ans de journées aux amplitudes horaires très larges pour pouvoir créer une patientèle qui rende mon activité viable. Quinze ans de travail acharné. Quinze ans de charges sociales importantes à payer et qui s’alourdissent chaque année un peu plus. Quinze ans d’exercice rigoureux, professionnel, attentif, face à des centaines de patients satisfaits et pourtant. Quinze ans à recevoir des honoraires dont le prix moyen est de cinq euros et qui n’a quasiment pas augmenté depuis trente ans. Quinze ans que je me déplace chaque jour au domicile de mes patients pour moins de trois euros. Quinze ans de travail ponctué par des périodes de vacances trop courtes. Quinze ans que je prends soin des autres et que je ne peux me permettre de m’arrêter malgré une sciatique persistante faute de protection sociale suffisante. Quinze ans que je cherche régulièrement un remplaçant ou un collaborateur que cette vie au long terme, n’effraie pas trop. Quinze ans que je vois des consœurs et des confrères qui abandonnent l’aventure du libéral usés physiquement et psychologiquement après y avoir investi une partie de leur vie et de leur énergie. Quinze ans que je vois des infirmiers maltraités, mourir dans un silence médiatique et politique scandaleux. Quinze ans de solitude. Quinze ans d’absence de considération. Quinze ans que les médias ne montrent que ce qui fait vendre et non ce qui pourrait nous permettre d’exister. Quinze ans pourtant, que je vois partout autour de moi, des infirmiers de bonne volonté montant au créneau, interpelant les médias, les pouvoirs politiques et les alerter sur l’état des lieux de notre profession.
Je suis Lou, je suis infirmière libérale, j’ai quarante‐cinq ans et
quinze ans après mon installation, je sais qu’il me reste encore trente ans à tenir ce rythme. Encore trente ans à tenir ce rythme. Trente ans à se lever à 5h00 du matin été comme hiver. Trente ans à travailler 15 heures par jour quasiment 7 jours sur 7. Trente ans à conduire des dizaines de kilomètres par jour de jour comme de nuit. Trente ans à monter et descendre des centaines de marches. Trente ans à porter des patients lourds, dépendants et handicapés, seule, à la seule force de mes bras. Trente ans à travailler dans l’ombre, obstinément. Après avoir passé ma vie à prendre soin des autres, qui prendra soin de moi.
Je suis Lou, je suis infirmière libérale et dans trente ans, j’aurai soixante‐quinze ans. Aurais‐je accès à un système de santé efficace et performant ? Dans trente ans, la pension de retraite que me reversera la Carpimko me permettra‐t‐elle de vivre dignement et d’avoir accès aux soins dont j’aurai besoin ? Dans trente ans, l’hôpital public existera‐t‐il encore ou aura‐t‐il laissé place à une médecine privée et chère ? Dans trente ans, il sera trop tard pour agir. Il est certain que je trouverai une solution pour ne pas avoir à vivre les trente prochaines années de ma vie professionnelle de cette façon. Comme beaucoup.
Je suis Lou, je suis infirmière libérale et je veux que les choses changent. C’est aujourd’hui que notre profession doit être soutenue, reconnue, et respectée. Protéger et préserver les soignants est essentiel. Simplement pour que notre système de santé reste performant et accessible à tous, aujourd’hui et pour les générations futures. 

Peggy, infirmière libérale et auteur de « les petites
histoires de Mlle Peggy »
https://www.facebook.com/Les‐petites‐histoires‐de‐Mlle‐Peggy‐563008933815238/?fref=ts

► Je m’appelle Charline, mais on s’en fiche pas mal. 
On s’en fiche parce qu’au final, je pourrais être ta fille, ta femme, ta pote, ta voisine ou cette autre qui tient cette aiguille plantée au pli de ton coude. Je suis Charline et je suis infirmière. Mais ça, on s’en fiche pas mal. Je suis Charline et je suis infirmière libérale mais je pourrais être l’infirmière qui t’accueille aux urgences, celle qui soigne ton tout‐petit en pédiatrie, celle qui soigne ton vieux en gériatrie. Celle qui s’occupera de toi à ton réveil de chirurgie, celle qui tiendra la main de celui qui s’endort, que tu aimes et que tu as tellement de peine à voir mourir… 
Je suis celle qui tient les pinces, les aiguilles et qui te touche de ses mains gantées de latex blanc en continuant de te sourire alors que tu auras perdu le tien.
Je suis infirmière, une parmi 600 000 en France et on s’en fiche pas mal… On s’en fiche parce qu’aujourd’hui, en France, quand nous, les soignants, sommes dans la rue au lieu d’arpenter les couloirs de nos services de soins, nous devons faire face au silence des médias, de l’État et des institutions qui nous embauchent. On s’en fiche, car j’ai l’impression que tout le monde se rattache à cette image de nonne qui nous colle à la couenne. A cette cornette qui aujourd’hui me gratte la tête, capable de soigner malgré tout, malgré le pire, malgré les conditions de travail qui aujourd’hui nous font mourir. Les récents suicides d’infirmiers en sont la preuve, aujourd’hui on meurt parfois de vous soigner. 
Mais on s’en fiche pas mal car il y aura toujours des infirmières pour remplacer celles qui se tuent, celles qui s’arrêtent, celles qui s’épuisent, pas vrai ? Enfin ça, c’est peut‐être ce que tu te dis, toi qui est en train de me lire. Mais il est une réalité que tu ne perçois peut‐être pas alors que tu es couché sous les draps sentant le désinfectant de l’hôpital qui t’accueille, alors que tu râles en attendant ton tour aux urgences, alors que tu pestes devant la libérale arrivée encore une fois en retard : la santé française est malade et les soignants sont en souffrance de devoir se battre à conjuguer santé et rentabilité en vue de combler le sacrosaint trou de la sécu que l’État s’évertue à combler en y jetant les blouses blanches et la qualité de tes soins. La santé de tous est en danger, sans moyens pour mieux vous soigner et sans vous à nos côtés, ce sont vos soignants et votre santé que vous condamnez !

Charline, infirmière libérale et auteur du blog « C’est
l’infirmière ! Brèves et chroniques d’une infirmière
rurale » 
http://cestlinfirmiere.blogspot.com/

A tous les membres du gouvernement : Nous sommes aujourd'hui environ 600 000 infirmiers en souffrance, 600 000 infirmiers maltraités, 600 000 infirmiers qui n'attendent que votre soutien. Aux patients, aux familles, à tous ceux qui, un jour ou l'autre, auront besoin d'un infirmier : Nous avons plus que jamais besoin de vous pour préserver la qualité de nos soins. Nous avons besoin de vos voix pour nous faire entendre. 
A toi qui lis ce manifeste : Nous avons besoin de ta signature pour enfin être entendus !".

Corinne, Myriam, Peggy, Charline, quatre infirmières parmi 600 000 

C'est ici :

 https://secure.avaaz.org/fr/petition/Aux_femmes_et_hommes_politiques_aux_soignants_et_patients_Conditions_de_travail_decentes_Hausse_des_salaires_et_des_hono/?cdIIihb&utm_source=sharetools&utm_medium=copy&utm_campaign=petition-406933-Aux_femmes_et_hommes_politiques_aux_soignants_et_patients_Conditions_de_travail_decentes_Hausse_des_salaires_et_des_hono&utm_term=dIIihb%2Bfr





Il est prêt!!!



Le voila! Il est prêt, " les petites histoires de Mademoiselle Peggy sera disponible en libraire le 23 février 2017 aux Editions Digobar!

Vous ouvez l'acquerir en souscription sur le site de l'éditeur jusqu'au 16 février prochain et le recevoir chez vous!

http://www.digobar.fr/catalog/les-petites-histoires-de-mademoiselle-peggy/

Une belle aventure commence. :)

jeudi 10 décembre 2015

Les mères.

A quelques jours de la présumée sinistre prise de pouvoir de l'extrême droite à la tete de plusieurs régions françaises, une expérience personnelle me revient en mémoire, une particulière parmi tant d'autre que j'ai envie de vous raconter.

Cette histoire n'est pas une histoire de soins à proprement parler mais d'Estime de soi , de Respect de l'Autre, de Considération, d'Égalité entre les Hommes.

2001, Paris BHV Rivoli.

Je me promène dans le rayon électroménager de ce grand magasin Parisien avec mon bébé de quelques mois à la recherche d'une nouvelle centrale vapeur. D'humeur joyeuse comme à chaque fois que je fais du shopping, je parcours les allées tranquillement en m'extasiant devant chaque article.
 Il fait chaud et Hugo commence à montrer des signes de soif, je décide de lui donner le sein tout en poursuivant ma prospection. Ravi, il se cale dans le porte bébé confortablement et commence sa tétée nomade.
Les regards que nous croisons sont variés et parlent d'eux-mêmes: beaucoup sont attendris, d'autres semblent gênés et se détournent, certains sont désapprobateurs. En France les femmes osent peu donner le sein en public par rapport à d'autres pays Européens et le font encore moins lorsque l'enfant a dépassé l'àge de six mois.
En ce qui me concerne, je nourris mes enfants à la demande, en tous lieux, et à toute heure à partir du moment ou ils en ressentent le besoin, je suis ce qu'on appelle une mère non pas poule mais louve!

Je continue donc ma progression dans les rayons avec mon louveteau contre mon sein.
Une  femme âgée d'une soixantaine d'années vêtue d'un splendide vison trois quart et coiffée d'un feutre chocolat s'approche de moi et regarde Hugo qui leve ses splendides yeux bleus vers elle:

"Oh c'est un très beau bébé! C'est bien vous le nourrissez!"

 Flattée par sa réflexion, j'acquiesce de la tete, en lui adressant un sourire de peine satisfaction.

"On n'en voit plus beaucoup des gens comme vous?"

-Oh c'est vrai que l'allaitement a recule en France ces dernieres années mais il restent encore des femmes qui le pratiquent.

"Oui, oui et puis les qualités nutritionnelles sont incontestables.
Moi j'ai pas pu mais je n'ai pas trouvé quelqu'un comme vous.... Et puis il faut dire aussi que ça libère la mère..."

Mon sang se glace, mes mains se crispent sur le dos de mon enfant, j'ai peur de comprendre ce que me dit cette femme...

-Comment ca "ça libere la mère" ???

"Et bien oui pendant que vous le nourrissez, elle peut vaquer à d'autres occupations, sortir, se reposer."

Je reçois sa réplique comme un coup au ventre. Je passe ma main dans les cheveux blond de mon fils qui me lance un regard aimant et confiant. Je remarque peut-être pour la première fois de notre vie commune sa peau blanche sur mon sein  métissée, ses petites mains sur ma peau dorée par nos récentes vacances au soleil, et je réalise n'avoir jamais vu ces différences entre lui et moi contrairement aux autres.

"En tout cas il est splendide, ça ne vous fatigue pas trop, vous êtes des gens résistants! "

J'ai la tete qui tourne, je suis maintenant sure d'avoir compris ce que cette dame très bien sous tout rapport insinue.

- je suis sa mère dis je d'une voie blanche.

"pardon?"

-je suis sa mère.

Interloquée, la femme me fixe dans les yeux puis nous regarde  Hugo et moi tour à tour comme pour se convaincre qu'il est la chair de ma chair.

" ah mais vous vous ressemblez si peu...."

-les joies du métissage.

"En tout cas son père doit être bien blanc!"

Je n'ai jamais oublié le regard de cette femme comme je n'oublierai jamais le regard que la  mère d'une copine d'école a eu sur mon père quand elle a découvert un soir de sortie d'école qu'il était noir.
Ce soir là , elle a demandé à sa fille de ne plus jouer avec moi, nous étions en 1976.

Hugo a grandit et deux petits frères sont venir agrandir la fratrie.
Il n'est pas rare de croiser des regards malveillants et depuis quelques temps je dirais même que c'est plutôt fréquent, il est courant aussi d'entendre des propos racistes assumés.

Décembre 2015: le Front National parti raciste, fascisant, et populiste devient le premier parti politique Français.
Les électeurs sont désinhibés et vomissent leur haine de l'autre à longueur de journée sur les ondes, les réseaux sociaux, les bistros, ils pointent les pseudos responsables de leur misère, de leur échecs en choisissant de voter pour l'Extrême droite, un parti qui joue sur les peurs, ment, ferme, exclut, punit, renvoie, élimine, sélectionne, catégorise .

Je n'ai pas peur.

Je suis juste triste.

Et j'espère ardemment que nous serons suffisamment responsables, concernés et engagés pour empêcher que l'extrême-droite prenne le pouvoir dans le pays des Lumières.

N'hesitez pas à aimer la page fb des petites histoires et à y retrouver leur actualité.





jeudi 3 septembre 2015

Novembre.



Ce matin il fait froid, très froid.
L’épais brouillard des matins d’hiver ne se lève pas, le ciel est bas et gris.

Je déteste  le mois de Novembre qui célèbre les morts et les armistices et enterre définitivement les beaux jours, les rires et les fleurs.
Novembre éteint la lumière et ferme les portes des maisons, des terrasses et des jardins.
Novembre met fin aux flâneries tardives.

Le bruit des pas est chaque jour un peu plus pressé, les corps se cachent sous de gros manteaux souvent informes dont la fonction première est juste de réchauffer les os. Il semble loin le temps des jupes légères et fleuries, des rires d’enfants qui s’envolent dans les airs, des discussions tardives sur les places ombragées.

Novembre isole chacun d’entre nous.

Novembre est tristesse.

Je suis frigorifiée et comme chaque année je sais que je vais avoir froid jusqu’en Avril et que rien ne pourra me réchauffer jusque-là.E tre soignant un exercice quotidien difficile mais l’hiver la maladie prend une dimension toute particulière. Nous n’avons plus la force que donne la lumière du jour pour nous ressourcer. Je me lève, il fait nuit, je quitte la maison, il fait nuit, je rentre il fait nuit. Les quelques heures de jours sont sombres au sens propre comme au sens figuré. La grisaille est permanente. Comment rassurer, écouter, soutenir quand l’hiver est si rude ?

En novembre, les patients meurent, souvent seuls.

Et pourtant nous sommes présents, le jour , la nuit si besoin. Nous affrontons la neige, la pluie, les vents. Je déteste l’hiver. Peut-être parce que la rigueur de la saison nous plonge au cœur de la vraie vie.

Novembre nous met à nu, nous confronte à l’isolement social, la misère, la douleur, la fin de vie, la violence, sans fioritures.

Adieu aux paillettes de l’été, à l’insouciance feinte, on ne trompe pas l’hiver. Je me gare. Il pleut.
Premier patient.

Je pousse la porte de cet immeuble devant lequel je passe tous les jours. Je rencontre pour la première fois ce patient adressé par l’hôpital. Je lis les instructions notées sur un pot-it :

« rez-de-chaussée, 1ere porte à droite 1er ss »

Première porte à droite ? Je ne comprends pas, il est noté sur la seule porte que je vois « accès caves ». Ce doit être une erreur pourtant il n'y a pas de porte à gauche. D’après mes informations le patient a 52 ans, il entre en phase palliative d’un cancer du poumon. Il souhaite mourir chez lui et j’ai accepté de le prendre en charge. Je relis mes notes : « rez de chaussé, 1ere porte à droite 1er ss ». Je sors à nouveau sur le trottoir pour vérifier l’adresse.

C’est bien là.

Je reviens dans le hall et incrédule je décide de suivre les indications.Un escalier sombre et étroit me conduit au sous-sol.J’ai griffonné « porte n°4 » sur mon papier. Je ne peux pas y croire. J’avance doucement, je passe la porte n°1, mon cœur s’accélère, la porte n°2 je tremble légèrement, n°3, et j’aperçois de la lumière qui filtre au travers de la porte n°4…..Je frappe.

« Entrez Mlle Peggy entrez donc je vous attends ! »

Je pousse la porte en affichant un sourire radieux et je me retrouve face à un homme visiblement très faible.La cave a été aménagée en chambre d’hôpital.

« Alors Mlle Peggy, vous avez trouvé facilement ? »

Je n’aime définitivement pas l’hiver.



vendredi 24 octobre 2014

Journée ordinaire d'une infirmière comme les autres



18 novembre

5h40

La sonnerie du réveil retentit déjà, j’ai certainement mal réglé l’appareil hier soir lorsque j’ai éteint  la lumière à …1h15. Il faut absolument que je me couche plus tôt, ce soir je serais dans mon lit à 21h00, quoiqu’il arrive ! Enfin, en attendant ce doux moment, il faut que je quitte mes draps douillets et que je me prépare rapidement.
Toute la maisonnée est encore endormie, je ne fais pas de bruit, je déteste sortir les miens de leurs doux rêves.
Je ne déjeune jamais les matins de travail, je sais c’est une hérésie mais je pars le ventre désespérément vide car il m’est impossible d’avaler quoique ce soit dans les deux heures qui suivent mon réveil. La douche matinale est en revanche indispensable,  je me maquille peu donc je suis rapidement opérationnelle.

6h15

Je suis prête.
Je rentre discrètement dans la chambre des enfants, je m’attendris un instant en regardant ces petits êtres  dormir profondément, les traits relâchés, détendus, et  reposés.
Je les embrasse un à un en n’oubliant pas de sentir l’odeur caractéristique de mes jeunes enfants ensommeillés, j’aimerai rester près d’eux un peu plus longtemps mais je dois partir.
J’embrasse mon mari qui commence à se réveiller doucement, et je me sens armée et pleine d’énergie pour affronter la journée qui commence.

6h25

Je passe au cabinet récupérer mes affaires avant de commencer.
J’ouvre les volets, je vérifie que tout est en ordre pour accueillir les patients qui se déplaceront ce matin et je pars.

6H35

Il fait toujours nuit. Je déteste le mois de novembre. Beaucoup de patients meurent durant cette période, ne me demandez pas pourquoi, je n’en sais fichtre rien, mais le fait est  que c’est une époque particulièrement « sensible ». Le temps est triste, les jours fériés sont consacrés aux guerres et aux morts, le jour se lève à 8h30, la nuit tombe à 17h, les fleuristes ornent leurs vitrines de chrysanthèmes, de bruyères et d’œillets, et les municipalités commencent à installer les décorations de Noel huit semaines avant l’heure….bref rien de très réjouissant.

6h50

J’arrive chez mes premiers patients, pensionnaires dans une maison de retraite qui attendent avec impatience leur prise de sang hebdomadaire.
Tout le monde est encore endormi dans l’établissement, l’équipe de nuit termine sa garde, les traits sont tirés, les mots sont rares et efficaces. Je suis discrète. Première chambre : une dame de 90 ans souffrant d’une maladie d’Alzheimer m’accueille souriante mais surprise de me voir.
« Une prise de sang ? Mais qui l’a commandé ? »
« Le médecin »
« Quel médecin ? »
« Votre médecin traitant »
« Ce n’est pas possible ça fait des années que je ne l’ai pas vu celui-là ! »
« Pourtant j’ai une prescription médicale qui ordonne ce prélèvement… »
« Et bien faite le puisque vous vous êtes dérangée mais moi je vais toucher deux mots à la direction parce qu’il se passe  des choses pas très claires dans cette maison… »
Il est toujours compliqué de négocier de longues minutes dès l’aube pourtant  cela arrive souvent.
Les autres prélèvements se passent dans un silence monastique, les patients n’ont pas envie de parler de si bon matin, moi non plus donc je respecte leur désir de silence avec plaisir.
Une vingtaine de minutes plus tard, je repars. Ma mallette remplie de petits tubes à essai de toutes les couleurs remplis de sang…

7h30

J’arrive chez une dame d’une soixantaine d’années qui m’attend de pied ferme.
A peine la porte ouverte ses premiers mots sont :
« Ben quand même vous voilà, j’ai cru que vous m’aviez oublié !!! »
« Bonjour Madame »
« Oui bonjour, bonjour, ben alors qu’est-ce qui vous ai arrivé ? »
L’accent est gouailleur, je devine tout de suite que cette dame n’a pas dû s’éloigner de Paris très longtemps au cours de sa vie.
«  Je vous ai fixé un rendez-vous entre 7H30 et 8h30, il est 7h35, donc à priori, je suis encore dans les temps ! »
«Ouais d’accord mais vous étés marrante vous, comme je sais que vous venez, je suis debout depuis 6h00 moi !!! »
« Eh bien, il faudra vous lever plus tard la prochaine fois ! Allons-y plus vite la prise de sang sera faite, plus vite vous pourrez déjeuner. »
« Oh oui vous avez raison"

Le jour se lève à peine.
La lumière si caractéristique du mois de Novembre a du mal à s’installer, le ciel est couvert, une petite bruine tombe et me finit de me refroidir.
Le patient suivant a 45 ans, il est séropositif depuis 20 ans et au stade de « sida déclaré » depuis  18 mois.
Son état est préoccupant, le virus se multiplie de façon accélérée et gagne du terrain chaque jour un peu plus, laissant peu de chance de survie à sa victime.
Je passe le voir matin et soir pour surveiller son état général, administrer son traitement, « l’alimenter » par voie parentérale, et l’écouter.
Ce patient est définitivement seul, sa pathologie effraie, isole, marginalise. Encore en 2014.
Il a été très beau, aujourd’hui il pèse 41 kilos pour 1 mètre 85, a perdu ses cheveux, le bleu de ses yeux semble délavé par tant de larmes versées, il marche courbé sous le poids de la maladie, presque résigné mais pas encore tout à fait.
J’ai les clefs.
La maison se trouve  au bout d’un long chemin bordé de thuyas qui obscurcissent l’allée.
La bruine se renforce.
Je glisse la clef dans la serrure de la porte d’entrée.
Je tourne et j’entends le « clic » caractéristique qui déverrouille la porte.
La maison est silencieuse.
J’allume la lumière du couloir, et je vois du linge répandu partout sur le sol.
Une bouteille de vin blanc, vide.
La nuit a dû être difficile.
Je traverse la maison familiale pleine d’histoires mais vide de vies, elle a été désertée il y a plus de 15 ans déjà, des photos sur le guéridon témoignent de l’atmosphère passée, on peut y voir des enfants aux sourires radieux, des mariés resplendissants de bonheur, un couple de personnes âgées, des images de vacances.
Plus rien de tout cela n’existe.
La maladie règne en maitre dans cet endroit et depuis quelques semaines la mort plane.
Chaque matin au moment précis où je rentre dans cet endroit, je redoute ce qui finira par arriver très prochainement.
Je progresse lentement la boule au ventre.
J’ouvre chaque porte, avec anxiété.
J’ai su apprivoisé au fil des semaines cet homme, je connais maintenant sa vie quasi aussi bien que ses proches car il m’a confié ses secrets inavoués, ses peurs, ses angoisses, ses chagrins, ses humiliations, ses regrets, ses remords mais aussi ses joies, ses succès, ses amours.
Je l’ai écouté, rassuré mais j’ai dû parfois le mettre à mal pour mieux prendre en charge sa douleur, physique et morale.
Nous sommes au bout de notre relation.
Les semaines qui vont suivre vont être riches et me marquer très certainement à tout jamais.
Il compte sur moi et je serais là. Quoiqu’il advienne.
Me voilà dans la chambre, dans l’obscurité complète.
Il ne bouge pas.
Je murmure son prénom, il ne répond pas.
J’entends le bruit du moteur de la pompe de la perfusion qui l’alimente.
Une petite veilleuse se trouve sur une commode à l’entrée de la pièce, je l’allume pour ne pas l’éblouir avec la lumière principale.
Mon cœur bat la chamade, il ne bouge pas.
Je cherche à percevoir  du regard un mouvement de son corps décharné sous la couette.
Je m’approche lentement, je prononce doucement encore une fois son prénom en mettant ma main sur son épaule.
Il se retourne enfin, se frotte les yeux pour mieux me voir, et me susurre d’une voix d’outre-tombe :
« Ah voilà mon petit ange brun, faut que je te raconte ma putain de nuit !!! »

11H30

Le ciel est toujours aussi bas.
Les rendez-vous se sont enchainés toute la matinée.
Je décide d’aller chercher mon fils à l’école pour prendre ma dose de bonne humeur, d’insouciance et de légèreté qui m’aide à poursuivre. Mon mari, mes enfants, ma famille et mes amis constituent ma force et me donnent  l’énergie nécessaire pour supporter certaines situations que m’impose ce boulot de fou !
J’entre dans la maternelle et quasi immédiatement la vie reprend ses droits, je me laisse imprégner par les cris, les rires, par les parents qui échangent à voix toujours trop haute, les institutrices accaparées par la sortie des enfants et la foule d’informations qu’elles ont souvent à donner.
Je reviens dans un monde en couleurs, dénué de gravité.
Mon fils âgé à peine de 3 ans, que je n’ai pas vu la veille  court dans mes bras dès qu’il m’aperçoit, son visage s’éclaire, ses yeux s’illuminent de joie :

« Maman chérie !!! Tu vas pas au travail ? »

14h00

Le téléphone sonne, le numéro est masqué, je suis quasiment sure que c’est un appel marketing tout comme la demi-douzaine que je reçois chaque jour, et qui promettent de me faire économiser des milliers d’euros de charges grâce  à d’ingénieux produits de défiscalisation.

Je réponds  pourtant car il est aussi possible que ce soit un patient :

-« Allo, bonjour »
-« Bonjour madame, vous êtes bien Mlle Maguy ? »

Je ne sais pas pour quelle raison obscure, les gens qui me démarchent sont absolument incapables de lire mon nom correctement et l’écorchent systématiquement….

-« Non »
-« Vous êtes bien infirmière ? »
-« Oui, avez-vous besoin d’un soin ? »
-« Non en fait je représente la société Agir+ et je suis chargée de rencontrer….. »

J’entends le signal du double appel, un numéro que je ne connais pas s’affiche sur l’écran, il faut que je raccroche pour répondre

-« …..les professionnels de santé de votre ville pour leur exposer les nouvelles dispositions fiscales qui concernent votre profession… »

Le bip continue de se faire entendre

-«je vous remercie je ne suis pas disponible…. »

Le signal d’appel est toujours présent.

-« ah vous ne voulez pas réduire votre pression fiscale ? »
-« non je ne veux pas réduire ma pression fiscale, j’adore l’idée de payer des charges ! Bonne journée madame ! »

J’appuie sur la touche qui me permet de commuter l’appel et là personne au bout du fil, la personne a raccroché !

Je peste contre ces appels parasites qui ponctuent mes journées et me font perdre du temps et de l’énergie inutilement.

Je compose le numéro en absence mais au moment où je m’apprête à lancer l’appel, je croise un patient qui me raconte ses dernières mésaventures.

Un bon quart d’heure plus tard, je rappelle enfin.
-« Bonjour Madame, je suis Mlle Peggy, vous avez tenté de me joindre il y a un instant mais je n’étais pas disponible. »
-« Ah oui, j’avais besoin d’une perfusion d’antibiotiques, mais comme vous avez tardé à rappeler j’ai pensé que vous étiez en vacances, j’ai appelé quelqu’un d’autre qui a eu la gentillesse d’accepter de me prendre !!! »

16h00

-« Allo, bonjour »
-« Allo, vous êtes bien infirmière DE ? »

(Je pense très fort : « non je suis charcutière mais je me suis dit qu’aujourd’hui  j’allais me faire passer pour une infirmière ! »)

Et pourquoi les gens ne disent « bonjour » qu’une fois sur trois comme si nous n’étions que des machines ?

-« Bonjour »
-« oui, oui bonjour, je voudrais me faire vacciner »
-« quel jour et quel horaire préférez-vous ? »
-« j’m’en fous c’est vous qui me dite »

Je soupire discrètement.

-« demain 16h00 ? »
-« Ah non pas demain, je vais chez le coiffeur  tantôt ! »
-« ok, bon jeudi matin à 10h00 ? »
-« euh, je réfléchis……non pas jeudi je vais au marché ! »

Elle commence sérieusement à m’agacer.

-« Ecoutez il me semble que ça serait plus simple que vous me disiez directement le moment auquel vous êtes disponible »
-« Ben demain avant d’aller chez le coiffeur, il est juste à côté de chez vous. »
-« donc demain 15h45 ? »
-« Parfait ! »

17h15

Une ablation de fils chez un enfant de trois au cabinet. Il y a déjà une heure que je reçois mes malades, j’entends à travers la porte une jolie petite voix chanter des comptines à travers la cloison.
Je pense à mes enfants et brutalement ils me manquent terriblement.
Je reçois le petit Edouard. Impressionné mais digne et surtout très courageux grâce à son doudou Oscar qu’il a pris soin d’emmener avec lui pour l’aider dans l’adversité.
Je l’amadoue avec ma boite à bonbons magique. A sa vue, il sait qu’il est en terrain ami, il ne risque rien et me laisse agir.
-« Au revoir Edouard »
-« Au revoir Peggy, je peux prendre deux bonbons pour ma maison ? »
« S’il te plait Peggy » lui susurre sa maman.
-« S’il te plait Peggy »

20h08

Le téléphone retentit encore une fois.
Le numéro de mon patient souffrant du SIDA s’affiche.
Je réponds :
-« oui allo, je sais je suis en retard mais je ne t’ai pas oublié, j’arrive…… »

Silence au bout du fil.

Je me concentre et je bouche l’oreille opposée au combiné pour mieux entendre.

Un râle se précise.

« Tu es là, quelque chose ne va pas ? »

La peur m’étreint de nouveau. Dans un souffle, il lâche :

« Je crois que je vais avoir besoin de toi mon petit ange brun »

Je raccroche.

Je ne rentrerai pas tôt ce soir.


lundi 4 août 2014

Remerciements.

Madame la ministre des Affaires sociales et de la Santé,
Je n’ai pas pu me retenir de vous écrire ces quelques mots de gratitude après votre intervention concernant les deux agressions de consœurs dans la même semaine.
Comme vous l’avez souligné avec gravité et empathie, l’une d’entre elle a été abattue par son patient alors qu’elle venait lui administrer son traitement du matin et la seconde  a été sauvagement battue  par plusieurs individus  alors qu’elle sortait de chez un  malade.
Les agresseurs sont toujours en fuite mais activement recherchés par les forces de l’Ordre qui mettent tous les moyens disponibles en œuvre pour les retrouver.
Ces faits ne sont pas rares, et notre profession a profondément ressenti  la considération que vous lui portez lorsque vous avez rappelé que toute violence à l’égard d’un personnel soignant était un délit et serait sévèrement puni.
L’ensemble de la profession a d’ailleurs été touchée lorsque vous avez évoqué la création d’un groupe de travail visant à établir un texte de loi  spécifique aux agressions des soignants libéraux étant donné l’augmentation inquiétante ces dernières années des incivilités et agressions verbales ou physiques à leur égard.
Grace à votre intervention, les médias ont largement relayé l’information, et beaucoup de nos concitoyens ont pu réaliser la difficulté de notre exercice au quotidien.
Ils ont pu comprendre que nous intervenons chez nos malades 24h sur 24, car nous devons assurer la continuité des soins, et ceci quel que soit l’heure et  l’endroit.
Notre profession est exercée à plus de 90% par des femmes donc nous sommes très exposées aux violences verbales ou physiques.
Rappeler aussi fermement que vous l’avez fait, qu’il n’y aura pas de « circonstances atténuantes » en cas de dérapages, nous a convaincu que vous étiez, Madame la ministre, notre représentante.
Merci pour l’hommage rendu au travers du parcours de ces  deux femmes, à notre profession.
La peine des familles est grande,
Les soignants sont touchés,
Mais rassurés de voir qu’ils ne sont pas seuls.
Merci à vous Madame la ministre des affaires sociales et de la Santé pour votre indéfectible soutien.


dimanche 3 août 2014

Les Sous-bois


Ce matin, le médecin d’un service d’endocrinologie parisien me contacte pour savoir si je peux prendre en charge une patiente de 75 ans diabétique, insulino –dépendante, elle a été amputée du pied gauche.

Cette prise en charge est lourde : la dame ne parle pas le Français, il faut surveiller et équilibrer son diabète par le biais d’injections d’insuline, lui enseigner les règles alimentaires et diététiques  de base, faire le pansement d’amputation quotidiennement (ce qui n’est pas une mince affaire compte tenu du risque septique) et de surcroit cette famille n’habite pas le secteur dont je dépends.

Le médecin insiste, je finis par accepter……

La patiente doit sortir de l’hôpital dans 72 heures ce qui me laisse le temps de m’organiser.

Me voilà donc trois jours plus tard  à tourner désespérément en rond au fond d’une impasse donnant sur un petit bois.

J’ai beau relire l’adresse et tourner dans cette impasse je ne trouve pas le numéro correspondant à la maison de ma patiente.

Et ce GPS qui insiste lourdement en répétant inlassablement :

 « Vous avez atteint votre destination, votre destination se trouve sur la gauche !!! »

Pourtant je ne vois rien d’autre que quatre maisons qui ne correspondent pas à l’adresse et à gauche, un chemin de terre menant à une sorte de terrain vague.

Je me gare.

J’ai déjà appelé plusieurs fois Mme P. mais je ne comprends pas ses explications, la conversation est hachée et la barrière de la langue est nette au téléphone…

Il fait froid et je commence clairement à désespérer de la trouver, le temps passe, le retard s’accumule quand j’entends au loin, du côté du chemin boueux, des éclats de voix……

Je me retourne lentement et je commence à comprendre……

« Vous avez atteint votre destination, votre destination se trouve sur la gauche…… »

J’avance prudemment dans la direction des voix, le sentier mène rapidement dans un sous-bois obscur, le sol est jonché de détritus divers et variés: bouteilles d’alcool vides, une machine à laver éventrée, des vieilles chaussures, je n’ose pas comprendre et pourtant la suite est toute proche…….

Je progresse lentement, la végétation se densifie mais la terre est foulée ce qui m’indique que les passages sont quotidiens. Au bout de 50 mètres, l’objectif est atteint ,je me retrouve devant un « bidonville moderne » fait de tôles ondulées, de cageots et de toiles plastiques, en plein hiver dans les bois, à 10 kilomètres de Paris !!!!

Devant la découverte cet abri de fortune, un chien type berger Allemand monte la garde bien décidé à ne laisser entrer personne dans son périmètre de vie. Heureusement pour tout le monde la bête est attachée à un arbre, une chaine d’environ un mètre cinquante lui laisse une liberté toue relative.

Je déglutis avec difficulté et je me décide à appeler à tue-tête Me P. en espérant de toutes mes forces que je me trompe d’adresse….

Le chien est déchaîné et je commence à me demander si la chaîne qui le retient va résister aux coups  de colliers à répétition que lui assène la bête.

Au bout de quelques secondes, un vieil homme sort de la cabane je le distingue mal mais il semble âgé. Il me fait signe d’avancer et réprimande le berger sévèrement.

Peu rassurée, j’avance malgré tout et une fois arrivée à sa hauteur, le vieil homme me fait signe de rentrer chez lui.

Une fois à l’intérieur, je me retrouve dans  un endroit insalubre mais organisé : la cuisine, un salon, deux chambres à coucher, sous tôles ondulées….

Le « plafond » est assez bas, un mètre 60 environ ce qui m’oblige à me déplacer recroquevillée, je traverse la première pièce et j’arrive dans un coin qui fait office de chambre. 

Une femme âgée est allongée sur un matelas posé à même le sol.

Je me présente et elle m’accueille souriante.

Elle ne parle pas du tout le français mais semble le comprendre un peu.

Je commence par effectuer le pansement, Mme P. a été amputée du pied gauche, le soin est donc délicat et douloureux.

Je comprends lors de la conversation que Mme P. et son mari sont arrivés en France dans les années 60 et ont effectué des métiers sans qualifications  durant des dizaines d’années. 

Quand  l’heure de la retraite a sonné, leur pension n’a pas été suffisante pour rester dans le logement familial. Ils se sont alors installés sur  ce terrain appartenant à un membre de leur famille moyennant  un petit loyer.

 Au fil du temps, ils ont construit ce logement de fortune, et y vivent leurs vieux jours.

Les enfants de Mr et Mme P. viennent leur rendre visite tous les week-ends, ils font les courses de leurs parents, gèrent les tâches administratives mais ne cherchent pas d’autres solutions de logement.

La prise en charge de Mme P. a commencé depuis plusieurs semaines maintenant, je commence même à maîtriser quelques formules simples de la langue de la famille.

Les soins évoluent plutôt bien et le diabète de Mme P. est équilibré.

L’hiver est cependant sévère, et le couple a froid.

Chaque matin, je redoute le pire car ils chauffent leur logement à l’aide d’un poêle à charbon qui émet pas mal de fumées, qui me paraissent nuisibles…

Mr et Mme P. ont 75 et 80 ans, ils ne supporteront pas ces conditions de vie encore très longtemps.

Un soir, je reçois un coup de téléphone du frère de Mme P. qui souhaite avoir des nouvelles de sa sœur  qu’il compte venir voir prochainement et il semble inquiet à son sujet. 

Je lui explique la situation médicale et au cours de la conversation, je lui fais part de mes inquiétudes par rapport à la situation sociale de sa sœur. Il semble surpris et ne pas comprendre ce que j’essaye de lui expliquer.

Je décide donc d’être claire et je lui décris les conditions de vie de sa sœur.

C’est un véritable choc pour lui.

Il décide de prendre le premier vol pour Paris et atterrit 48 heures plus tard à Orly.

Mme P. est heureuse à l’idée de revoir son frère mais semble gênée de le recevoir là où elle vit.

Mr P. est silencieux, et soucieux.

Je finis par comprendre qu’il y a eu une rupture avec sa famille lorsqu’elle a quitté son pays avec son mari pour « réussir ailleurs ».

Son frère et elle ont toujours gardé le contact mais la distance et la pudeur ont fait qu’elle n’a jamais osé lui parler de ses difficultés et de l’échec de son rêve de promotion sociale.

Les retrouvailles sont touchantes, j’y assiste par la force des choses mais j’essaye d’être la plus discrète possible.

Les soins terminés, je m’éclipse.

Le lendemain, tout est calme dans la maison de fortune.

La nuit a été éprouvante pour la famille.

Les enfants sont venus et de longues discussions se sont tenues avec le frère de Mme P.

Une décision a été prise dans le souci du bien-être de chacun.

Mme P. et son mari vont retourner chez eux, 45 ans après avoir quitté leur pays.

Le frère de Mme P. n’a pas émigré et a réussi chez lui.

Il possède un petit appartement secondaire tout confort en centre-ville, qu’il habite occasionnellement, lors de ses déplacements professionnels.

Il a donc proposé à Me P. et son mari de les héberger gracieusement afin qu’ils se ressourcent et qu’ils profitent de leurs vieux jours sereinement.

Ce jeune frère de 60 ans, n’imaginait pas les conditions dans lesquelles sa sœur aînée vivait à des milliers de kilomètres de lui.

La distance, la pudeur, la honte, les non-dits ont empêché  Mme P. de se confier à sa famille.
Le hasard m’a mis sur leur route.

Ils vivent dorénavant simplement mais dignement une retraite bien méritée auprès des leurs.