A quelques jours de la présumée sinistre prise de pouvoir de l'extrême droite à la tete de plusieurs régions françaises, une expérience personnelle me revient en mémoire, une particulière parmi tant d'autre que j'ai envie de vous raconter.
Cette histoire n'est pas une histoire de soins à proprement parler mais d'Estime de soi , de Respect de l'Autre, de Considération, d'Égalité entre les Hommes.
2001, Paris BHV Rivoli.
Je me promène dans le rayon électroménager de ce grand magasin Parisien avec mon bébé de quelques mois à la recherche d'une nouvelle centrale vapeur. D'humeur joyeuse comme à chaque fois que je fais du shopping, je parcours les allées tranquillement en m'extasiant devant chaque article.
Il fait chaud et Hugo commence à montrer des signes de soif, je décide de lui donner le sein tout en poursuivant ma prospection. Ravi, il se cale dans le porte bébé confortablement et commence sa tétée nomade.
Les regards que nous croisons sont variés et parlent d'eux-mêmes: beaucoup sont attendris, d'autres semblent gênés et se détournent, certains sont désapprobateurs. En France les femmes osent peu donner le sein en public par rapport à d'autres pays Européens et le font encore moins lorsque l'enfant a dépassé l'àge de six mois.
En ce qui me concerne, je nourris mes enfants à la demande, en tous lieux, et à toute heure à partir du moment ou ils en ressentent le besoin, je suis ce qu'on appelle une mère non pas poule mais louve!
Je continue donc ma progression dans les rayons avec mon louveteau contre mon sein.
Une femme âgée d'une soixantaine d'années vêtue d'un splendide vison trois quart et coiffée d'un feutre chocolat s'approche de moi et regarde Hugo qui leve ses splendides yeux bleus vers elle:
"Oh c'est un très beau bébé! C'est bien vous le nourrissez!"
Flattée par sa réflexion, j'acquiesce de la tete, en lui adressant un sourire de peine satisfaction.
"On n'en voit plus beaucoup des gens comme vous?"
-Oh c'est vrai que l'allaitement a recule en France ces dernieres années mais il restent encore des femmes qui le pratiquent.
"Oui, oui et puis les qualités nutritionnelles sont incontestables.
Moi j'ai pas pu mais je n'ai pas trouvé quelqu'un comme vous.... Et puis il faut dire aussi que ça libère la mère..."
Mon sang se glace, mes mains se crispent sur le dos de mon enfant, j'ai peur de comprendre ce que me dit cette femme...
-Comment ca "ça libere la mère" ???
"Et bien oui pendant que vous le nourrissez, elle peut vaquer à d'autres occupations, sortir, se reposer."
Je reçois sa réplique comme un coup au ventre. Je passe ma main dans les cheveux blond de mon fils qui me lance un regard aimant et confiant. Je remarque peut-être pour la première fois de notre vie commune sa peau blanche sur mon sein métissée, ses petites mains sur ma peau dorée par nos récentes vacances au soleil, et je réalise n'avoir jamais vu ces différences entre lui et moi contrairement aux autres.
"En tout cas il est splendide, ça ne vous fatigue pas trop, vous êtes des gens résistants! "
J'ai la tete qui tourne, je suis maintenant sure d'avoir compris ce que cette dame très bien sous tout rapport insinue.
- je suis sa mère dis je d'une voie blanche.
"pardon?"
-je suis sa mère.
Interloquée, la femme me fixe dans les yeux puis nous regarde Hugo et moi tour à tour comme pour se convaincre qu'il est la chair de ma chair.
" ah mais vous vous ressemblez si peu...."
-les joies du métissage.
"En tout cas son père doit être bien blanc!"
Je n'ai jamais oublié le regard de cette femme comme je n'oublierai jamais le regard que la mère d'une copine d'école a eu sur mon père quand elle a découvert un soir de sortie d'école qu'il était noir.
Ce soir là , elle a demandé à sa fille de ne plus jouer avec moi, nous étions en 1976.
Hugo a grandit et deux petits frères sont venir agrandir la fratrie.
Il n'est pas rare de croiser des regards malveillants et depuis quelques temps je dirais même que c'est plutôt fréquent, il est courant aussi d'entendre des propos racistes assumés.
Décembre 2015: le Front National parti raciste, fascisant, et populiste devient le premier parti politique Français.
Les électeurs sont désinhibés et vomissent leur haine de l'autre à longueur de journée sur les ondes, les réseaux sociaux, les bistros, ils pointent les pseudos responsables de leur misère, de leur échecs en choisissant de voter pour l'Extrême droite, un parti qui joue sur les peurs, ment, ferme, exclut, punit, renvoie, élimine, sélectionne, catégorise .
Je n'ai pas peur.
Je suis juste triste.
Et j'espère ardemment que nous serons suffisamment responsables, concernés et engagés pour empêcher que l'extrême-droite prenne le pouvoir dans le pays des Lumières.
N'hesitez pas à aimer la page fb des petites histoires et à y retrouver leur actualité.
Mlle Peggy,Infirmière
- Mlle Peggy,Infirmière
- 94, France
- Mes patients m'appellent souvent Mlle Peggy ,c'est une façon pour eux d'établir une proximité sans pour autant être trop familiers,une sorte de formule "intermédiaire" entre le tutoiement et le vouvoiement,qui leur convient et que je trouve charmante.Vous l'aurez donc compris ,mon quotidien est de soigner les corps et les âmes,"les petites histoires de Mlle Peggy" sont des brèves de vies,qui vous feront rire,parfois pleurer,souvent réfléchir,enfin qui vous laisseront rarement indifférents,je pense. Ah j'ai oublié de vous dire mais vous avez du le deviner:je suis infirmière,et je pratique mon art à domicile,en petite banlieue parisienne.Je tiens à préciser que par souçi du respect du secret médical auquel je suis soumise,les lieux,les identités des patients et leurs familles,les pathologies sont modifiés,et les faits sont romancés. Toute ressemblance avec des personnes ayant réellement existé est purement fortuite. Bonne lecture!!!
jeudi 10 décembre 2015
jeudi 3 septembre 2015
Novembre.
Ce matin il fait froid, très froid.
L’épais brouillard des matins d’hiver ne se lève pas, le
ciel est bas et gris.
Je déteste le mois de
Novembre qui célèbre les morts et les armistices et enterre définitivement les
beaux jours, les rires et les fleurs.
Novembre éteint la lumière et ferme les portes des maisons,
des terrasses et des jardins.
Novembre met fin aux flâneries tardives.
Le bruit des pas est chaque jour un peu plus pressé, les
corps se cachent sous de gros manteaux souvent informes dont la fonction première
est juste de réchauffer les os. Il semble loin le temps des jupes légères et fleuries, des
rires d’enfants qui s’envolent dans les airs, des discussions tardives sur les
places ombragées.
Novembre isole chacun d’entre nous.
Novembre est tristesse.
Je suis frigorifiée et comme chaque année je sais que je
vais avoir froid jusqu’en Avril et que rien ne pourra me réchauffer jusque-là.E tre soignant un exercice quotidien difficile mais l’hiver
la maladie prend une dimension toute particulière. Nous n’avons plus la force
que donne la lumière du jour pour nous ressourcer. Je me lève, il fait nuit, je quitte la maison, il fait nuit,
je rentre il fait nuit. Les quelques heures de jours sont sombres au sens propre
comme au sens figuré. La grisaille est permanente. Comment rassurer, écouter, soutenir quand l’hiver est si
rude ?
En novembre, les patients meurent, souvent seuls.
Et pourtant nous sommes présents, le jour , la nuit si
besoin. Nous affrontons la neige, la pluie, les vents. Je déteste l’hiver. Peut-être parce que la rigueur de la saison nous plonge au cœur
de la vraie vie.
Novembre nous met à nu, nous confronte à l’isolement social,
la misère, la douleur, la fin de vie, la violence, sans fioritures.
Adieu aux paillettes de l’été, à l’insouciance feinte, on ne
trompe pas l’hiver. Je me gare. Il pleut.
Premier patient.
Je pousse la porte de cet immeuble devant lequel je passe
tous les jours. Je rencontre pour la première fois ce patient adressé par l’hôpital. Je lis les instructions notées sur un pot-it :
« rez-de-chaussée, 1ere porte à droite 1er
ss »
Première porte à droite ? Je ne comprends pas, il est
noté sur la seule porte que je vois « accès caves ». Ce doit être une erreur pourtant il n'y a pas de porte à gauche. D’après mes informations le patient a 52 ans, il entre en
phase palliative d’un cancer du poumon. Il souhaite mourir chez lui et j’ai accepté de le prendre en charge. Je relis mes notes : « rez de chaussé, 1ere porte à droite 1er ss ». Je sors à nouveau sur le trottoir pour vérifier l’adresse.
C’est bien là.
Je reviens dans le hall et incrédule je décide de
suivre les indications.Un escalier sombre et étroit me conduit au sous-sol.J’ai griffonné « porte n°4 » sur mon papier. Je ne peux pas y croire. J’avance doucement, je passe la porte n°1, mon cœur s’accélère,
la porte n°2 je tremble légèrement, n°3, et j’aperçois de la lumière qui filtre
au travers de la porte n°4…..Je frappe.
« Entrez Mlle Peggy entrez donc je vous attends ! »
Je pousse la porte en affichant un sourire radieux et je me
retrouve face à un homme visiblement très faible.La cave a été aménagée en chambre d’hôpital.
« Alors Mlle Peggy, vous avez trouvé facilement ? »
Je n’aime définitivement pas l’hiver.
vendredi 24 octobre 2014
Journée ordinaire d'une infirmière comme les autres
18 novembre
5h40
La sonnerie du réveil retentit déjà, j’ai certainement
mal réglé l’appareil hier soir lorsque j’ai éteint la lumière à …1h15. Il faut absolument que je
me couche plus tôt, ce soir je serais dans mon lit à 21h00, quoiqu’il arrive !
Enfin, en attendant ce doux moment, il faut que je quitte mes draps douillets
et que je me prépare rapidement.
Toute la maisonnée est encore endormie, je ne fais pas de
bruit, je déteste sortir les miens de leurs doux rêves.
Je ne déjeune jamais les matins de travail, je sais c’est
une hérésie mais je pars le ventre désespérément vide car il m’est impossible
d’avaler quoique ce soit dans les deux heures qui suivent mon réveil. La douche
matinale est en revanche indispensable,
je me maquille peu donc je suis rapidement opérationnelle.
6h15
Je suis prête.
Je rentre discrètement dans la chambre des enfants, je
m’attendris un instant en regardant ces petits êtres dormir profondément, les traits relâchés,
détendus, et reposés.
Je les embrasse un à un en n’oubliant pas de sentir l’odeur
caractéristique de mes jeunes enfants ensommeillés, j’aimerai rester près d’eux
un peu plus longtemps mais je dois partir.
J’embrasse mon mari qui commence à se réveiller doucement,
et je me sens armée et pleine d’énergie pour affronter la journée qui commence.
6h25
Je passe au cabinet récupérer mes affaires avant de
commencer.
J’ouvre les volets, je vérifie que tout est en ordre pour
accueillir les patients qui se déplaceront ce matin et je pars.
6H35
Il fait toujours nuit. Je déteste le mois de novembre.
Beaucoup de patients meurent durant cette période, ne me demandez pas pourquoi,
je n’en sais fichtre rien, mais le fait est
que c’est une époque particulièrement « sensible ». Le temps
est triste, les jours fériés sont consacrés aux guerres et aux morts, le jour
se lève à 8h30, la nuit tombe à 17h, les fleuristes ornent leurs vitrines de
chrysanthèmes, de bruyères et d’œillets, et les municipalités commencent à
installer les décorations de Noel huit semaines avant l’heure….bref rien de
très réjouissant.
6h50
J’arrive chez mes premiers patients, pensionnaires dans une
maison de retraite qui attendent avec impatience leur prise de sang
hebdomadaire.
Tout le monde est encore endormi dans l’établissement,
l’équipe de nuit termine sa garde, les traits sont tirés, les mots sont rares
et efficaces. Je suis discrète. Première chambre : une dame de 90 ans
souffrant d’une maladie d’Alzheimer m’accueille souriante mais surprise de me
voir.
« Une prise de sang ? Mais qui l’a
commandé ? »
« Le médecin »
« Quel médecin ? »
« Votre médecin traitant »
« Ce n’est pas possible ça fait des années que je ne
l’ai pas vu celui-là ! »
« Pourtant j’ai une prescription médicale qui ordonne
ce prélèvement… »
« Et bien faite le puisque vous vous êtes dérangée mais
moi je vais toucher deux mots à la direction parce qu’il se passe des choses pas très claires dans cette
maison… »
Il est toujours compliqué de négocier de longues minutes dès
l’aube pourtant cela arrive souvent.
Les autres prélèvements se passent dans un silence
monastique, les patients n’ont pas envie de parler de si bon matin, moi non
plus donc je respecte leur désir de silence avec plaisir.
Une vingtaine de minutes plus tard, je repars. Ma mallette
remplie de petits tubes à essai de toutes les couleurs remplis de sang…
7h30
J’arrive chez une dame d’une soixantaine d’années qui m’attend
de pied ferme.
A peine la porte ouverte ses premiers mots sont :
« Ben quand même vous voilà, j’ai cru que vous m’aviez
oublié !!! »
« Bonjour Madame »
« Oui bonjour, bonjour, ben alors qu’est-ce qui vous ai
arrivé ? »
L’accent est gouailleur, je devine tout de suite que cette
dame n’a pas dû s’éloigner de Paris très longtemps au cours de sa vie.
« Je vous ai fixé un rendez-vous entre 7H30 et 8h30,
il est 7h35, donc à priori, je suis encore dans les temps ! »
«Ouais d’accord mais vous étés marrante vous, comme je sais
que vous venez, je suis debout depuis 6h00 moi !!! »
« Eh bien, il faudra vous lever plus tard la prochaine
fois ! Allons-y plus vite la prise de sang sera faite, plus vite vous
pourrez déjeuner. »
« Oh oui vous avez raison"
Le jour se lève à peine.
La lumière si caractéristique du mois de Novembre a du mal à
s’installer, le ciel est couvert, une petite bruine tombe et me finit de me
refroidir.
Le patient suivant a 45 ans, il est séropositif depuis 20
ans et au stade de « sida déclaré » depuis 18 mois.
Son état est préoccupant, le virus se multiplie de façon
accélérée et gagne du terrain chaque jour un peu plus, laissant peu de chance
de survie à sa victime.
Je passe le voir matin et soir pour surveiller son état
général, administrer son traitement, « l’alimenter » par voie
parentérale, et l’écouter.
Ce patient est définitivement seul, sa pathologie effraie,
isole, marginalise. Encore en 2014.
Il a été très beau, aujourd’hui il pèse 41 kilos pour 1
mètre 85, a perdu ses cheveux, le bleu de ses yeux semble délavé par tant de
larmes versées, il marche courbé sous le poids de la maladie, presque résigné
mais pas encore tout à fait.
J’ai les clefs.
La maison se trouve
au bout d’un long chemin bordé de thuyas qui obscurcissent l’allée.
La bruine se renforce.
Je glisse la clef dans la serrure de la porte d’entrée.
Je tourne et j’entends le « clic »
caractéristique qui déverrouille la porte.
La maison est silencieuse.
J’allume la lumière du couloir, et je vois du linge répandu
partout sur le sol.
Une bouteille de vin blanc, vide.
La nuit a dû être difficile.
Je traverse la maison familiale pleine d’histoires mais vide
de vies, elle a été désertée il y a plus de 15 ans déjà, des photos sur le
guéridon témoignent de l’atmosphère passée, on peut y voir des enfants aux
sourires radieux, des mariés resplendissants de bonheur, un couple de personnes
âgées, des images de vacances.
Plus rien de tout cela n’existe.
La maladie règne en maitre dans cet endroit et depuis
quelques semaines la mort plane.
Chaque matin au moment précis où je rentre dans cet endroit,
je redoute ce qui finira par arriver très prochainement.
Je progresse lentement la boule au ventre.
J’ouvre chaque porte, avec anxiété.
J’ai su apprivoisé au fil des semaines cet homme, je connais
maintenant sa vie quasi aussi bien que ses proches car il m’a confié ses
secrets inavoués, ses peurs, ses angoisses, ses chagrins, ses humiliations, ses
regrets, ses remords mais aussi ses joies, ses succès, ses amours.
Je l’ai écouté, rassuré mais j’ai dû parfois le mettre à mal
pour mieux prendre en charge sa douleur, physique et morale.
Nous sommes au bout de notre relation.
Les semaines qui vont suivre vont être riches et me marquer
très certainement à tout jamais.
Il compte sur moi et je serais là. Quoiqu’il advienne.
Me voilà dans la chambre, dans l’obscurité complète.
Il ne bouge pas.
Je murmure son prénom, il ne répond pas.
J’entends le bruit du moteur de la pompe de la perfusion qui
l’alimente.
Une petite veilleuse se trouve sur une commode à l’entrée de
la pièce, je l’allume pour ne pas l’éblouir avec la lumière principale.
Mon cœur bat la chamade, il ne bouge pas.
Je cherche à percevoir
du regard un mouvement de son corps décharné sous la couette.
Je m’approche lentement, je prononce doucement encore une
fois son prénom en mettant ma main sur son épaule.
Il se retourne enfin, se frotte les yeux pour mieux me voir,
et me susurre d’une voix d’outre-tombe :
« Ah voilà mon petit ange brun, faut que je te raconte
ma putain de nuit !!! »
11H30
Le ciel est toujours aussi bas.
Les rendez-vous se sont enchainés toute la matinée.
Je décide d’aller chercher mon fils à l’école pour prendre
ma dose de bonne humeur, d’insouciance et de légèreté qui m’aide à poursuivre.
Mon mari, mes enfants, ma famille et mes amis constituent ma force et me
donnent l’énergie nécessaire pour
supporter certaines situations que m’impose ce boulot de fou !
J’entre dans la maternelle et quasi immédiatement la vie
reprend ses droits, je me laisse imprégner par les cris, les rires, par les
parents qui échangent à voix toujours trop haute, les institutrices accaparées
par la sortie des enfants et la foule d’informations qu’elles ont souvent à
donner.
Je reviens dans un monde en couleurs, dénué de gravité.
Mon fils âgé à peine de 3 ans, que je n’ai pas vu la veille court dans mes bras dès qu’il m’aperçoit, son
visage s’éclaire, ses yeux s’illuminent de joie :
« Maman chérie !!! Tu vas pas au
travail ? »
14h00
Le téléphone sonne, le numéro est masqué, je suis quasiment
sure que c’est un appel marketing tout comme la demi-douzaine que je reçois
chaque jour, et qui promettent de me faire économiser des milliers d’euros de
charges grâce à d’ingénieux produits de
défiscalisation.
Je réponds pourtant
car il est aussi possible que ce soit un patient :
-« Allo, bonjour »
-« Bonjour madame, vous êtes bien Mlle Maguy ? »
Je ne sais pas pour quelle raison obscure, les gens qui me
démarchent sont absolument incapables de lire mon nom correctement et l’écorchent
systématiquement….
-« Non »
-« Vous êtes bien infirmière ? »
-« Oui, avez-vous besoin d’un soin ? »
-« Non en fait je représente la société Agir+ et je
suis chargée de rencontrer….. »
J’entends le signal du double appel, un numéro que je ne
connais pas s’affiche sur l’écran, il faut que je raccroche pour répondre
-« …..les professionnels de santé de votre ville pour
leur exposer les nouvelles dispositions fiscales qui concernent votre
profession… »
Le bip continue de se faire entendre
-«je vous remercie je ne suis pas disponible…. »
Le signal d’appel est toujours présent.
-« ah vous ne voulez pas réduire votre pression fiscale ? »
-« non je ne veux pas réduire ma pression fiscale, j’adore
l’idée de payer des charges ! Bonne journée madame ! »
J’appuie sur la touche qui me permet de commuter l’appel et
là personne au bout du fil, la personne a raccroché !
Je peste contre ces appels parasites qui ponctuent mes
journées et me font perdre du temps et de l’énergie inutilement.
Je compose le numéro en absence mais au moment où je m’apprête
à lancer l’appel, je croise un patient qui me raconte ses dernières
mésaventures.
Un bon quart d’heure plus tard, je rappelle enfin.
-« Bonjour Madame, je suis Mlle Peggy, vous avez tenté
de me joindre il y a un instant mais je n’étais pas disponible. »
-« Ah oui, j’avais besoin d’une perfusion d’antibiotiques,
mais comme vous avez tardé à rappeler j’ai pensé que vous étiez en vacances, j’ai
appelé quelqu’un d’autre qui a eu la gentillesse d’accepter de me prendre !!! »
16h00
-« Allo, bonjour »
-« Allo, vous êtes bien infirmière DE ? »
(Je pense très fort : « non je suis charcutière
mais je me suis dit qu’aujourd’hui j’allais
me faire passer pour une infirmière ! »)
Et pourquoi les gens ne disent « bonjour » qu’une
fois sur trois comme si nous n’étions que des machines ?
-« Bonjour »
-« oui, oui bonjour, je voudrais me faire vacciner »
-« quel jour et quel horaire préférez-vous ? »
-« j’m’en fous c’est vous qui me dite »
Je soupire discrètement.
-« demain 16h00 ? »
-« Ah non pas demain, je vais chez le coiffeur tantôt ! »
-« ok, bon jeudi matin à 10h00 ? »
-« euh, je réfléchis……non pas jeudi je vais au marché ! »
Elle commence sérieusement à m’agacer.
-« Ecoutez il me semble que ça serait plus simple que
vous me disiez directement le moment auquel vous êtes disponible »
-« Ben demain avant d’aller chez le coiffeur, il est
juste à côté de chez vous. »
-« donc demain 15h45 ? »
-« Parfait ! »
17h15
Une ablation de fils chez un enfant de trois au cabinet. Il y
a déjà une heure que je reçois mes malades, j’entends à travers la porte une
jolie petite voix chanter des comptines à travers la cloison.
Je pense à mes enfants et brutalement ils me manquent
terriblement.
Je reçois le petit Edouard. Impressionné mais digne et
surtout très courageux grâce à son doudou Oscar qu’il a pris soin d’emmener
avec lui pour l’aider dans l’adversité.
Je l’amadoue avec ma boite à bonbons magique. A sa vue, il
sait qu’il est en terrain ami, il ne risque rien et me laisse agir.
-« Au revoir Edouard »
-« Au revoir Peggy, je peux prendre deux bonbons pour
ma maison ? »
« S’il te plait Peggy » lui susurre sa maman.
-« S’il te plait Peggy »
20h08
Le téléphone retentit encore une fois.
Le numéro de mon patient souffrant du SIDA s’affiche.
Je réponds :
-« oui allo, je sais je suis en retard mais je ne t’ai
pas oublié, j’arrive…… »
Silence au bout du fil.
Je me concentre et je bouche l’oreille opposée au combiné
pour mieux entendre.
Un râle se précise.
« Tu es là, quelque chose ne va pas ? »
La peur m’étreint de nouveau. Dans un souffle, il lâche :
« Je crois que je vais avoir besoin de toi mon petit
ange brun »
Je raccroche.
Je ne rentrerai pas tôt ce soir.
lundi 4 août 2014
Remerciements.
Madame la ministre des Affaires sociales et de la Santé,
Je n’ai pas pu me retenir de vous écrire ces quelques mots
de gratitude après votre intervention concernant les deux agressions de consœurs
dans la même semaine.
Comme vous l’avez souligné avec gravité et empathie, l’une d’entre
elle a été abattue par son patient alors qu’elle venait lui administrer son
traitement du matin et la seconde a été
sauvagement battue par plusieurs
individus alors qu’elle sortait de chez
un malade.
Les agresseurs sont toujours en fuite mais activement
recherchés par les forces de l’Ordre qui mettent tous les moyens disponibles en
œuvre pour les retrouver.
Ces faits ne sont pas rares, et notre profession a profondément
ressenti la considération que vous lui
portez lorsque vous avez rappelé que toute violence à l’égard d’un personnel
soignant était un délit et serait sévèrement puni.
L’ensemble de la profession a d’ailleurs été touchée lorsque
vous avez évoqué la création d’un groupe de travail visant à établir un texte de
loi spécifique aux agressions des
soignants libéraux étant donné l’augmentation inquiétante ces dernières années
des incivilités et agressions verbales ou physiques à leur égard.
Grace à votre intervention, les médias ont largement relayé
l’information, et beaucoup de nos concitoyens ont pu réaliser la difficulté de
notre exercice au quotidien.
Ils ont pu comprendre que nous intervenons chez nos malades
24h sur 24, car nous devons assurer la continuité des soins, et ceci quel que
soit l’heure et l’endroit.
Notre profession est exercée à plus de 90% par des femmes
donc nous sommes très exposées aux violences verbales ou physiques.
Rappeler aussi fermement que vous l’avez fait, qu’il n’y
aura pas de « circonstances atténuantes » en cas de dérapages, nous a
convaincu que vous étiez, Madame la ministre, notre représentante.
Merci pour l’hommage rendu au travers du parcours de ces deux femmes, à notre profession.
La peine des familles est grande,
Les soignants sont touchés,
Mais rassurés de voir qu’ils ne sont pas seuls.
Merci à vous Madame la ministre des affaires sociales et de
la Santé pour votre indéfectible soutien.
dimanche 3 août 2014
Les Sous-bois
Ce matin, le médecin d’un service d’endocrinologie
parisien me contacte pour savoir si je peux prendre en charge une patiente de
75 ans diabétique, insulino –dépendante, elle a été amputée du pied gauche.
Cette prise en charge est lourde : la dame ne parle
pas le Français, il faut surveiller et équilibrer son diabète par le biais
d’injections d’insuline, lui enseigner les règles alimentaires et
diététiques de base, faire le pansement
d’amputation quotidiennement (ce qui n’est pas une mince affaire compte tenu du
risque septique) et de surcroit cette famille n’habite pas le secteur dont je dépends.
Le médecin insiste, je finis par accepter……
La patiente doit sortir de l’hôpital dans 72 heures ce qui
me laisse le temps de m’organiser.
Me voilà donc trois jours plus tard à tourner désespérément en rond au fond d’une
impasse donnant sur un petit bois.
J’ai beau relire l’adresse et tourner dans cette impasse je
ne trouve pas le numéro correspondant à la maison de ma patiente.
Et ce GPS qui insiste lourdement en répétant
inlassablement :
« Vous avez
atteint votre destination, votre destination se trouve sur la
gauche !!! »
Pourtant je ne vois rien d’autre que quatre maisons qui
ne correspondent pas à l’adresse et à gauche, un chemin de terre menant à une
sorte de terrain vague.
Je me gare.
J’ai déjà appelé plusieurs fois Mme P. mais je ne
comprends pas ses explications, la conversation est hachée et la barrière de la
langue est nette au téléphone…
Il fait froid et je commence clairement à désespérer de
la trouver, le temps passe, le retard s’accumule quand j’entends au loin, du côté
du chemin boueux, des éclats de voix……
Je me retourne lentement et je commence à comprendre……
« Vous avez atteint votre destination, votre
destination se trouve sur la gauche…… »
J’avance prudemment dans la direction des voix, le
sentier mène rapidement dans un sous-bois obscur, le sol est jonché de détritus
divers et variés: bouteilles d’alcool vides, une machine à laver éventrée, des
vieilles chaussures, je n’ose pas comprendre et pourtant la suite est toute
proche…….
Je progresse lentement, la végétation se densifie mais la
terre est foulée ce qui m’indique que les passages sont quotidiens. Au bout de
50 mètres, l’objectif est atteint ,je me retrouve devant un « bidonville moderne »
fait de tôles ondulées, de cageots et de toiles plastiques, en plein hiver dans
les bois, à 10 kilomètres de Paris !!!!
Devant la découverte cet abri de fortune, un chien type
berger Allemand monte la garde bien décidé à ne laisser entrer personne dans
son périmètre de vie. Heureusement pour tout le monde la bête est attachée à un
arbre, une chaine d’environ un mètre cinquante lui laisse une liberté toue relative.
Je déglutis avec difficulté et je me décide à appeler à
tue-tête Me P. en espérant de toutes mes forces que je me trompe d’adresse….
Le chien est déchaîné et je commence à me demander si la chaîne qui le retient va résister aux coups
de colliers à répétition que lui assène la bête.
Au bout de quelques secondes, un vieil homme sort de la
cabane je le distingue mal mais il semble âgé. Il me fait signe d’avancer et réprimande
le berger sévèrement.
Peu rassurée, j’avance malgré tout et une fois arrivée à
sa hauteur, le vieil homme me fait signe de rentrer chez lui.
Une fois à l’intérieur, je me retrouve dans un endroit insalubre mais organisé : la
cuisine, un salon, deux chambres à coucher, sous tôles ondulées….
Le « plafond » est assez bas, un mètre 60
environ ce qui m’oblige à me déplacer recroquevillée, je traverse la première pièce
et j’arrive dans un coin qui fait office de chambre.
Une femme âgée est allongée
sur un matelas posé à même le sol.
Je me présente et elle m’accueille souriante.
Elle ne parle pas du tout le français mais semble le
comprendre un peu.
Je commence par effectuer le pansement, Mme P. a été
amputée du pied gauche, le soin est donc délicat et douloureux.
Je comprends lors de la conversation que Mme P. et son mari
sont arrivés en France dans les années 60 et ont effectué des métiers sans
qualifications durant des dizaines d’années.
Quand l’heure de la retraite a sonné,
leur pension n’a pas été suffisante pour rester dans le logement familial. Ils se
sont alors installés sur ce terrain appartenant
à un membre de leur famille moyennant un
petit loyer.
Au fil du temps, ils ont construit ce logement de fortune, et y
vivent leurs vieux jours.
Les enfants de Mr et Mme P. viennent leur rendre visite tous
les week-ends, ils font les courses de leurs parents, gèrent les tâches
administratives mais ne cherchent pas d’autres solutions de logement.
La prise en charge de Mme P. a commencé depuis plusieurs
semaines maintenant, je commence même à maîtriser quelques formules simples de
la langue de la famille.
Les soins évoluent plutôt bien et le diabète de Mme P. est
équilibré.
L’hiver est cependant sévère, et le couple a froid.
Chaque matin, je redoute le pire car ils chauffent leur
logement à l’aide d’un poêle à charbon qui émet pas mal de fumées, qui me
paraissent nuisibles…
Mr et Mme P. ont 75 et 80 ans, ils ne supporteront pas
ces conditions de vie encore très longtemps.
Un soir, je reçois un coup de téléphone du frère de Mme
P. qui souhaite avoir des nouvelles de sa sœur qu’il compte venir voir prochainement et il
semble inquiet à son sujet.
Je lui explique la situation médicale et au cours
de la conversation, je lui fais part de mes inquiétudes par rapport à la
situation sociale de sa sœur. Il semble surpris et ne pas comprendre ce que j’essaye
de lui expliquer.
Je décide donc d’être claire et je lui décris les
conditions de vie de sa sœur.
C’est un véritable choc pour lui.
Il décide de prendre le premier vol pour Paris et atterrit
48 heures plus tard à Orly.
Mme P. est heureuse à l’idée de revoir son frère mais
semble gênée de le recevoir là où elle vit.
Mr P. est silencieux, et soucieux.
Je finis par comprendre qu’il y a eu une rupture avec sa
famille lorsqu’elle a quitté son pays avec son mari pour « réussir
ailleurs ».
Son frère et elle ont toujours gardé le contact mais la
distance et la pudeur ont fait qu’elle n’a jamais osé lui parler de ses
difficultés et de l’échec de son rêve de promotion sociale.
Les retrouvailles sont touchantes, j’y assiste par la
force des choses mais j’essaye d’être la plus discrète possible.
Les soins terminés, je m’éclipse.
Le lendemain, tout est calme dans la maison de fortune.
La nuit a été éprouvante pour la famille.
Les enfants sont venus et de longues discussions se sont
tenues avec le frère de Mme P.
Une décision a été prise dans le souci du bien-être de
chacun.
Mme P. et son mari vont retourner chez eux, 45 ans après
avoir quitté leur pays.
Le frère de Mme P. n’a pas émigré et a réussi chez lui.
Il possède un petit appartement secondaire tout confort en
centre-ville, qu’il habite occasionnellement, lors de ses déplacements professionnels.
Il a donc proposé à Me P. et son mari de les héberger
gracieusement afin qu’ils se ressourcent et qu’ils profitent de leurs vieux
jours sereinement.
Ce jeune frère de 60 ans, n’imaginait pas les conditions
dans lesquelles sa sœur aînée vivait à des milliers de kilomètres de lui.
La distance, la pudeur, la honte, les non-dits ont empêché
Mme P. de se confier à sa famille.
Le hasard m’a mis sur leur route.
Ils vivent dorénavant simplement mais dignement une
retraite bien méritée auprès des leurs.
mardi 22 juillet 2014
Le Canada.
Février 2000
Ce matin, Angèle est morte.
Quarante ans, un mari, trois enfants six, dix et douze ans.
Aout 1999
Première rencontre fin Aout, retour de vacances écourtées
par une fracture du fémur à priori accidentelle.
Partie avec des amies passer quelques jours entre filles
sans enfants ni mari, Angèle se réceptionne mal lors d'un saut en parachute et
se fracture le col du fémur. Son séjour
se prolonge aux urgences de l'hôpital de villégiature, car les radiologues
veulent investiguer davantage.
Après les radios, les scanners, et enfin l’IRM, le diagnostic tombe comme un couperet: Angèle
a un cancer du poumon avancé puisque les organes majeurs sont envahis par les
métastases: cerveau, foie, reins, moelle..................une catastrophe!!!
Je prends en charge une bonne vivante qui ne refuse jamais
un bon verre de vin rouge mais qui a arrêté de fumer il y a plus de dix ans
avant d’avoir ses enfants.
Elle est mariée à un homme d’affaires, souvent absent mais
très amoureux de sa femme et à l’écoute de ses enfants.
Leur grande maison devient
chaque weekend le lieu où se retrouvent famille et amis.
Septembre 1999
Cette année, le printemps se prolonge et la rentrée se fait
sous un soleil radieux.
Malgré le sinistre tableau, le moral semble bon et l’humeur
est joyeuse. Cette femme est une guerrière, elle ne s'accorde pas la
possibilité d’échouer, ses enfants sont jeunes et ont besoin d'elles, elle doit
survivre.
Clouée au lit depuis maintenant un mois, elle continue à
travailler par le biais du téléphone et d’internet, reçoit ses rendez-vous dans
sa chambre, et gère les devoirs des enfants d’une main de maitre.
La chimiothérapie a commencé, les kilos superflus fondent à
vue d’œil, tout le monde fait semblant de ne pas le voir, y compris moi.
Dès le premier jour, elle me dira « je suis ravie de
mener ce bout de chemin avec toi », je suis également sous le charme de ce
personnage……
Octobre 1999
Moins dix kilos sur
la balance, Angèle dit « avoir quasiment atteint ses objectifs de perte de
poids », ses amies lui affirment qu’elle a retrouvé la taille de ses vingt
ans……
Il y a deux jours, sa meilleure amie a rasé ses quelques
cheveux éparses, laissant apparaitre un crane imberbe, qui lui va plutôt bien.
Cette étape a été difficile mais reste le choix de la
perruque prévu aujourd’hui, instant toujours grave car le patient réalise que
l’image qu’il renvoie est celle de la
maladie.
Un rendez-vous avec un spécialiste de la perruque est donc
pris cet après-midi.
Angèle tient absolument à ma présence, je vais tenter de dédramatiser ce moment par
le biais de « moqueries de filles », de celles que l'on peut faire
lors de ces journées shopping ou l'on essaye des heures durant des tenues
improbables « juste pour voir si ça va!!! ».
Sa meilleure amie, fidèle de chaque instant, est présente et
va jouer le même jeu que moi.
Et ça marche ! Les fous rires sont de la partie et nous
finissons par trouver La Perruque!!!
Pourtant je la préfère sans, le postiche ne convient pas à
sa personnalité, comme souvent chez les patients à ce stade de la maladie.
Elle ne la mettra jamais, elle va faire face sans fards,
sans détours, sans mensonges.
Novembre 1999
Clash entre Angèle et sa fille ainée.
Le voyage prévu depuis des mois au Canada a été annulé étant
donné l’état de santé d’Angèle.
L’adolescente rêvait de ce voyage depuis longtemps et a du
mal à comprendre que ses parents reportent …….à plus tard, elle trouve cela
« injuste ».
Angèle est déchirée.
Décembre 1999
Les préparatifs de Noel se précisent, le mari d’Angèle
voyage moins, essaye d’être plus présent conscient de la gravité de la
situation.
La famille fait ce qu’elle peut pour que les enfants mènent
une vie « normale » avec leur mère en phase de soins palliatifs dans
leur maison.
Parce que nous y sommes, quatre mois après la découverte de
la maladie, le palliatif a pris la place du curatif.
Le temps de l’espérance est définitivement derrière nous, en
ces heures de fêtes, l’ambiance est à la gravité, malgré une volonté manifeste
de ne pas sombrer dans le pathos.
Pourtant moins 30 kilos sur la balance, le contact est de
plus en plus bref, la morphine entraine une somnolence quasi permanente, et la
maladie est particulièrement virulente.
Angèle ne marche
plus, ne s’alimente plus seule, et, elle est incontinente depuis peu.
Les enfants décorent le sapin en espérant à haute voix que
« maman participe un peu plus l’année prochaine !!!! ».
Janvier 2000
Angèle m’a accordé sa confiance tout entière, avoué ses
espoirs, ses angoisses et ses peurs, ses échecs, ses joies et ses peines tout
ce temps durant.
Le soin nous a rapprochées, le toucher nous a liées, la
douleur nous a unies, elle et moi mais aussi sa famille et moi.
J'ai espéré ardemment que l'issue soit différente, j’ai dû
accepter avant l'échéance, le terrible sort
qui l'attendait, elle et sa famille.
Accepter l'injustice des ravages de la maladie permet
d'ajuster la prise en charge du patient à la réalité souvent cruelle.
L'objectif du soin n'étant plus curatif mais palliatif, nous
passons ensemble les étapes qui conduisent au décès inéluctable.
Le chemin est difficile car il n'existe pas de place pour la
médiocrité, chaque moment est unique et précieux tant pour le patient que pour
sa famille et, évidemment pour le soignant.
J'ai aimé cette femme au caractère bien trempée qui n'a
jamais failli, ses promesses étaient celles d'une amitié débutante qui
perdurerait après la guérison, que nous voulions tous certaine......
Je savais, je connaissais l'issue, et pourtant j'y ai cru,
au début mais la réalité m’a vite rattrapé.
Nous avons franchi la limite de la relation soignant-soigné,
sans le vouloir car nous ne nous sommes pas protégées l’une et l’autre, mais
nous nous sommes enrichies l’une de l’ autre .
Quand enfin, elle a voulu connaitre la vérité, je me suis
assise et je ne lui ai rien caché, je le lui devais, je ne pouvais pas trahir
la confiance qu'elle m'accordait depuis le début.
Je lui ai dit les mots que j'aurais aimé entendre, à sa
place, la projection était tellement forte!
Elle a pleuré un temps infini, dans mes bras, elle m’a avoué
ses regrets non pas ceux du passé mais ceux du futur : elle ne verrait pas son
fils devenir un jeune homme, sa fille au caractère si semblable au sien
s’épanouir, sa toute petite tout simplement grandir et son mari continuerait le
chemin, sans elle.
Je n'oublierais jamais ce soir de décembre ou, après cette
conversation, j'ai fermé la porte de sa chambre, salué sa famille rassurée de
la voir aller un peu mieux, chahuté avec les enfants puis j'ai fermé la porte
de cette maison ou un drame se jouait à quelques jours de Noël, et j'ai pleuré,
longtemps.
Février 2000
On est au bout du chemin.
Angèle me remercie une dernière fois pour ma présence et mon
écoute, ses mots et son regard resteront gravés dans ma mémoire pour
l'éternité.
Le SAMU ferme la porte du camion et l’emmène rapidement.
Sa famille est exceptionnelle et pourtant ordinaire:
présente, patiente, un soutien de chaque instant, chaque minute.
Les grands parents irréprochables croulent sous le poids des
responsabilités qu'ils n'auraient jamais imaginé: prendre en charge pendant les
absences de leur père ces enfants si jeunes, ils vont devoir essayer d’assurer
« l’intérim maternel ».Comment répondre à leurs angoisses, comment
les soulager, comment expliquer l’inexplicable ? La grand-mère me dira
quelques jours avant le décès de sa belle-fille :
« elle ne peut pas mourir......les
enfants.......................nous sommes trop vieux
…....................... ».
Et qu’allait devenir leur fils, si brillant, parfaitement
heureux jusqu’à cet été inoubliable, et depuis si malheureux, en silence,
inconsolable en silence, résigné, mais toujours souriant.
Mari, enfants, famille, amis doivent continuer et comme dira
son petit garçon le jour de son décès «sans ma Maman, la vie ne sera plus
jamais comme avant...... »
Le choc est rude, je suis plus que touchée, je suis effondrée.
Un chagrin très particulier.
Une amie, une mère, une épouse, une collègue, une voisine, une
connaissance a définitivement disparu.
La matinée sera difficile.
Pour tout le monde.
Février 2002
Deux ans déjà qu'Angèle nous a
quitté, je pense toujours à elle régulièrement, je ne suis jamais allée sur sa
tombe.
En revanche, elle a tenu parole: elle veille sur moi..........
Je prends toujours soin de mes patients.
Ses enfants grandissent et s’épanouissent, son mari tente de
continuer sa vie.
Ils sont partis, au Canada, tous les trois, en Janvier
dernier.
vendredi 18 juillet 2014
Bienvenue chez les fous: la suite...
Plusieurs semaines se sont écoulées depuis
le début de cette prise en charge insolite.
Je me suis progressivement habituée à
l’ambiance qui règne dans cette maison, mais je reste
cependant prudente.
Les
enfants de Mme Amsterdam m’ont recontacté quelques jours après mon premier
passage et ont évoqué à bas mots la schizophrénie d’Ernestine.
Ils minimisent les troubles malgré les
hospitalisations d’office* à répétition consécutives à des agressions verbales
ou physiques de personnes sur la voie publique.
Un fait grave est survenu quand elle était
âgée de vingt ans.
Ernestine a poignardé un voyageur dans le
métro.
Lors du procès, les expertises
psychiatriques ont montré une irresponsabilité
pénale, elle a donc été hospitalisée plusieurs années dans une unité pour
malades difficiles, et elle vit maintenant depuis une quinzaine d’années chez
sa mère, avec une surveillance médicale renforcée. Elle doit se présenter
régulièrement aux rendez-vous médicaux qui lui sont fixés au centre
médico-psychologique dont elle dépend.
Aujourd’hui, Ernestine est stabilisée mais
« réputée dangereuse ».
Le couple qu’elle forme avec sa mère est
pathologique car l’une ne peut vivre sans l’autre mais chacune participe à la
destruction de l’autre.
Mes visites ont lieu invariablement à la
même heure.
Ernestine s’assoit dans son fauteuil face
à la porte d’entrée du salon avec sa bouteille de « Coca rouge »
coincée sous son bras droit, son cendrier posé sur un guéridon placé à gauche
une cigarette à la main.
C’est une grande tabagique puisqu'elle fume trois à quatre paquets de cigarettes par jour, sans jamais aérer la pièce où
elle se trouve car « sa mère n’aime pas les courants d’air ».
Mon premier geste quand j’arrive est donc
d’ouvrir la fenêtre pour ne pas mourir asphyxiée….
Chaque jour, à la même heure.
Et pour cause….Ernestine a passé la plus
grande partie de sa vie hospitalisée dans des services psychiatriques dit
« fermés ».
Au sein de ces lieux de soins, la vie des
malades est encore plus ritualisée que dans un service de soins généraux.
Ils se lèvent, prennent leurs repas et
leurs traitements à heures fixes, rencontrent les médecins, la famille dans un
cadre prédéfini à l’avance, et il est difficile de déroger aux règles fixées.
Elle est donc formatée et le moindre
changement dans ses habitudes peut provoquer chez elle de grandes colères.
Aujourd’hui tout ne va pas se passer comme
d’habitude.
En effet ma journée débute par une dizaine
de prises de sang à domicile et certains patients s’avèrent difficiles à
prélever. Je prends donc progressivement du retard. Un certain nombre de
rendez-vous s’enchainent au cabinet, et
deux de mes patients ne se présentent pas
à l’heure convenue mais un bon quart d’heure plus tard chacun.
Il est donc 13 heures passé lorsque je me
présente chez Mme Amsterdam, soit 60 minutes plus tard que mon heure d’arrivée
habituelle...
Machinalement, je pousse la grille du
jardin et je traverse les herbes folles au pas de course.
Je frappe à la porte deux fois et comme il
est convenu entre elles et moi je rentre dans la maison.
Tout est calme.
Je préviens de mon arrivée en disant
« bonjour » d’une voix forte.
J’ouvre la porte du salon, Ernestine me
fait face dans son fauteuil.
Elle me dévisage d’un œil noir.
Sa mère est assise
dans le canapé situé à la droite de celui de sa fille, et regarde d’anciennes
photos qu’elle commente à haute voix comme si nous n’existions pas.
-Bonjour, comment allez-vous ?
Ernestine me répond de sa voix trainante,
neuroleptisée
-Bonjour. C’est plutôt moi qui doit
prendre de vos nouvelles !
Je m’accroupis face à elle pour prendre
appui sur la table basse et je commence à retirer les médicaments un à un de
leurs blisters.
Sa
mère continue à commenter les photos :
-c’était à Knoke, maman ne voulait pas se
baigner…
Je commence :
-oui il y a eu beaucoup d’imprévus ce
matin et….
Brutalement, Ernestine se lève et s’avance
vers moi rapidement, en hurlant :
-Arrêtez de mentir !!! Je ne suis pas
folle !!! .
Surprise par sa réaction, je suis
déséquilibrée et je tombe sur le côté droit.
Hirsute, elle lève la main vers moi, et me
relève d’une poignée franche…
Imperturbable sa mère réfléchit à haute
voix :
-Knoke non ce n’était pas Knoke….
Je ne comprends pas ce qui se passe car
tout s’est passé très vite.
Ernestine lâche ma main et se dirige vers
l’entrée en vociférant :
-vous voulez profiter d’une handicapée, c’est
ça Maria, ras-le-bol de vos mensonges !!!
Je me retourne et j’aperçois une
silhouette dans l’entrée, très certainement la fameuse Maria.
Je tente une diversion :
-Dites-moi Ernestine, vous oubliez vos
cigarettes !
Elle s’arrête brutalement, se retourne
lentement, et me fixe.
-vous êtes complice ?
- complice ?
-vous comprenez parfaitement.
Elle se redirige vers moi.
Le téléphone sonne.
Elle s’arrête, et se dirige vers l’appareil :
-Bonjour Claudine, je vais devoir
raccrocher l’infirmière est là.
Long silence
-je te la passe.
Elle raccroche.
Je me retourne et je la regarde longuement .
-je crois que vous n’allez pas bien Ernestine…
Silence
-je savais que vous étiez complice.
Elle s’assoit et allume une cigarette.
-je vais appeler les pompiers Ernestine,
et tout se passera bien.
Je compose le 18 une fois de plus cette
semaine, en espérant que leur intervention se déroule le mieux possible.
(*L'hospitalisation
d'office s'applique aux personnes dont les troubles mentaux compromettent
l'ordre public ou la sûreté des personnes. Elle appartient au Préfet ou en cas
de péril imminent au Maire de la Commune concernée.)
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